samedi 25 août 2018

Shôken : impératrice d'une nouvelle ère

Si l’histoire du Japon vous est ne serait-ce qu’un peu familière, vous avez sans doute entendu parler de l’empereur Meiji (1852-1912), dont le règne correspond à la fois à la restauration du pouvoir impérial mais aussi à l’ouverture du Japon et à son entrée dans une nouvelle ère d’internationalisation. Mais connaissez-vous sa femme ? Je vous propose de découvrir le parcours de Shôken (1850-1914), impératrice d’un nouveau genre.


L'impératrice Shôken (source : *)



Enfant prodige


Shôken nait dans une famille de la haute noblesse de Kyoto, l’une des cinq parmi lesquelles les consort des empereurs sont habituellement choisies. Elle est la plus jeune des trois filles du noble Takada Ichijô et reçoit à ce titre une éducation élitiste et aristocratique qu’elle assimile à la perfection. Ainsi, elle sait lire dès l’âge de trois ans, composer de la poésie à cinq ans, elle apprend la calligraphie à sept ans et à jouer du kôto (une sorte de cithare de forme oblongue) à douze. En outre, elle maîtrise l’également l’ikebana, l’art de la composition florale, et celui du sadô soit de la cérémonie de thé. 

A noter que le nom de Shôken qui est employé dans cet article pour la désigner est celui qui lui a été donné à titre posthume. Elle est ainsi connue de son vivant  en tant que Fukihime, puis Haruko après son mariage avec l’empereur.

L'impératrice revêtue de la tenue traditionnelle 
des femmes de la noblesse
(source : *)


La restauration de Meiji


La restauration de Meiji prend place dans le cadre de la guerre de Boshin, qui voit le shôgunat renversé par les forces de l’empereur Meiji, lequel fait d’Edo, renommée Tokyo, sa nouvelle capitale. La source des tensions ayant conduit à ce conflit se situe principalement dans l’arrivée des Américains au Japon en 1853 et 1854, alors que le pays avait été jusque-là presque complètement fermé à l’extérieur. Devant la puissance étrangère, le Japon n’a d’autre choix que d’accepter de s’ouvrir. Le pays réalise également le caractère limité et dépassé de son armement. De là, différentes factions vont se créer quant aux moyens à adopter, le shôgun ayant vu sa légitimité s’effondrer au moment où il a cédé face aux Américains. La restauration d’un pouvoir impérial fort s’impose alors comme une solution, notamment pour les domaines de Satsuma et Chôshû. 

Conscient de la pression et de la nécessité d’une réforme, le jeune shôgun Tokugawa Yoshinobu avait décidé en décembre 1867 de restituer ses pouvoirs au nouvel empereur, soit l’empereur Meiji. Les armées se Satsuma et Chôshû, après deux premières campagnes les opposant au pouvoir shôgunal, proclament le 3 janvier 1868 la restauration du pouvoir impérial après un coup d’État à Kyoto et marchent sur Edo avec l’empereur, laquelle est occupée en mars 1868. Cependant, d’autres batailles vont être nécessaires afin d’établir la main mise de ce nouveau régime sur le pays, car certains domaines guerriers restent fidèles au shôgunat, c’est le cas d’Aizu dont la défense du château est le théâtre de nombreux actes de bravoure, notamment de la part de femmes combattantes.


Portrait de l'empereur Meiji (source : *)



Impératrice consort


C’est dans ce contexte troublé que Shôken épouse l’empereur Meiji en janvier 1869.  Mais il y a un obstacle : elle est âgée de trois ans de plus que lui et il s’agit d’un nombre considéré comme néfaste. La date de naissance de Shôken est donc modifiée afin d’éviter de vouer cette union au malheur, ce qui fait que l’empereur a seize ans et elle officiellement dix-huit (et donc en réalité dix-neuf) lors de leurs épousailles. 

Shôken est la première femme à recevoir simultanément les titres de nyôgo (épouse impériale) et de kôgô (impératrice consort, ce qui donne la prééminence sur les autres épouses de l’empereur) depuis des centaines d’années. Les femmes qui l’ont précédée recevaient d’abord le premier titre, puis étaient éventuellement élevées au second a posteriori. Le rôle qui l’attend est par ailleurs tout à fait différent de celui des impératrices d’antan. Son éducation ne l’a pas véritablement formée à cela, en effet, Shôken a été façonnée par le protocole de la cour de Kyoto.

Cependant, le pays est précipité dans une spirale de changement. Désormais, Shôken et son époux doivent vivre dans la nouvelle capitale. Le mode de gouvernement est désormais repensé, avec un empereur qui ne doit pas être laissé dans l’ignorance comme lorsque le shôgun gouvernait le pays et devant pouvoir s’impliquer dans les affaires d’état. Il est également attendu de son épouse qu’elle puisse comprendre les enjeux de l’époque. Son rôle n’est pas de passer sa vie dissimulée dans le palais impérial, avec pour seul but de donner un héritier à la dynastie. Shôken doit alors faire face à un défi inédit pour une femme de son rang : être une figure publique, moderne, incarner auprès des étrangers l’unité de la nation.

Elle et ses dames de compagnie assistent ainsi aux leçons qui sont données à l’empereur par ses conseillers. Il lui faut ainsi devenir la femme la mieux informée du pays. Shôken sait par la suite mettre à profit tout cela pour défendre un certain nombre de causes sociales.


Une femme de son temps


L’impératrice n’hésite ainsi pas à bousculer les codes en se vêtant à l’occidentale, c’est d’ailleurs ainsi qu’elle est souvent représentée sur des estampes ou des œuvres d’art, marquant ainsi la transition avec l’ancien âge de la cour. Elle se montre être un véritable soutien pour son mari. Elle est perçue par ses contemporains comme : « Une femme remarquable par ses actions et une personnalité déterminée ». Elle inspire entre autres des réformes de la cour impériale.

L'impératrice Shôken en costume occidental, (1880), 
Yôshû Chikanobu


Elle embrasse ainsi la nouvelle fonction qui est la sienne, reçoit les diplomates étrangers en visite au Japon, organise des réceptions, assiste à des réunions aux côtés de l’empereur et se déplace avec lui lors des visites officielles dans des écoles, des usines, ainsi que pour assister à des manœuvres militaires. 

Shôken continue de faire montre de ses talents et produit une œuvre poétique conséquente, composée de non moins de trente mille poèmes, bien qu’il faille préciser qu’il s’agit de waka de cinq lignes et que certaines de ces compositions réutilisent les mêmes phrases. En comparaison, l’empereur n’en produit « que » dix mille. Des œuvres calligraphiées de sa main sont actuellement conservées au sanctuaire Meiji Jingû, à Tokyo. Ces écrits, ainsi que ceux de l’empereur, jouent un véritable rôle sacré. L’une des créations de l’impératrice a ainsi inspiré une danse donnée au sanctuaire en 1950. Aujourd’hui, les visiteurs peuvent également y tirer des cartes sur lesquelles sont inscrits les poèmes en question. Je n’ai malheureusement pas trouvé de traduction française de ceux-ci, uniquement des versions anglaises pour quelques uns d’entre eux : 

Every morning
We gaze into our mirrors
Which are unblemished
Oh, that we could attain
Such purity of soul

By helping each other
With the mean we each possess,
We can come to know
That the four seas of this earth
Were born to one mother

Du côté de sa vie privée, tous les enfants de Shôken meurent dans leur enfance. Elle adopte alors le fils de l’une des douze concubines de l’empereur, Yanagiwara Naruto (1859-1943), le futur empereur Taishô (1879-1926). Bien que n’étant pas liée à lui par le sang, l’impératrice est officiellement considérée comme la mère de l’enfant. 

Estampe représentant la légendaire impératrice Jingû (à gauche), Yanagiwara Naruko (assise) et l'impératrice Shôken, 1878, artiste inconnu.


Des deux poèmes sélectionnés, le second révèle une nature altruiste. Ce terme peut en effet très bien servir à qualifier l’action de Shôken. En effet, comme souligné précédemment dans l’article sur Ogino Ginko, l’ère Meiji ne marque pas une amélioration du statut des femmes japonaises. Bien au contraire, celles sont poussées avant tout dans des rôles d’épouses et de mères et exclues de la politique. Néanmoins, l’impératrice va se servir d’œuvres caritatives et de bienfaisance pour faire progresser la cause des femmes.


Un soutien à l’éducation féminine


L’accès de celles-ci à l’éducation est l’une des préoccupations majeures de Shôken tout au long de sa vie. Ainsi le 9 novembre 1871, elle reçoit trois jeunes filles qui se voient confier la délicate mission de partir vivre et étudier aux Etats-Unis. L’impératrice souhaite en effet que plus de représentantes de son sexe puissent accéder aux études supérieures. Elle contribue ainsi à la création de deux universités féminines : l’université Gakushuin et l’université d’Ochanomizu.

Elle écrit également un livre intitulé Femmes modèles afin de promouvoir ses idéaux. Celui-ci se présente comme un hommage aux femmes des générations passées et à l’impact  de leurs accomplissements sur celles qui présentement cherchent à construire un monde meilleur. L’impératrice s’y montre consciente de l’importance d’impliquer les femmes dans la construction d’un pays prospère.

L'impératrice apprenant à lire à des enfants, 1887, 
Toyohara Kunichika


Ce n’est pas tout, Shôken s’engage également en faveur des défavorisés, des pauvres et des blessés et l’écho de son engagement est encore perceptible de nos jours.

De multiples œuvres de bienfaisance


Shôken préside le comité des bienfaitrices de l’hôpital Jikei-kai, lequel offrait gratuitement des soins aux personnes les plus nécessiteuses. En outre, elle contribue également financièrement au bon fonctionnement de cette institution. L’impératrice devient ainsi le symbole de l’action de la maison impériale en faveur des démunis. 

Elle s’investit également dans des causes humanitaires et donne des sommes très généreuses à plusieurs organisations. En janvier 1896, pendant la guerre sino-japonaise, elle écrit au ministère des armées pour l’informer de sa décision de financer par ses propres moyens des prothèses pour les soldats ayant perdu des membres pendant le conflit. Cette initiative ne concerne au début concerne que 167 hommes et 9 prisonniers de guerre, mais l’impératrice la réitère pendant la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Elle inaugure ainsi une tradition qui se poursuit jusqu’à la Seconde guerre mondiale.

Sa contribution la plus importante reste une donation à la Croix-Rouge, ce qui amène à la création d’un fonds qui existe toujours aujourd’hui, le Fonds de l’impératrice Shôken, crée en 1912. Celui-ci a pour mission de venir en aide aux populations afin de construire et d’enraciner la paix. La famille impériale et le gouvernement japonais y contribuent toujours, en souvenir de l’altruisme de l’impératrice. Les décisions prises par le fonds sont d’ailleurs annoncées le 11 avril de chaque année, la date de la mort de sa fondatrice.

En 1912, l’empereur Meiji décède. Shôken devient alors impératrice douairière, kôtaigô. Elle meurt finalement en 1914 et est enterrée à Kyoto. Son souvenir et celui de son époux sont commémorés au sanctuaire Meiji Jingû à Tokyo.

Le sanctuaire Meiji Jingû (photo personnelle)


Propulsée sur la scène publique dans une période de turbulence, Shôken a dû s’adapter à un rôle auquel elle n’avait pas été préparée. Néanmoins, il est indubitable qu’elle a su s’en emparer et contribuer elle aussi à faire entrer son pays dans une nouvelle ère. Ses réalisations soulignent d’ailleurs sa grandeur d’âme. Même dans une époque hostile à leurs droits, elle a porté la cause des femmes et de leur accès au savoir.

Pour le prochain article, je vous propose de voter dans les commentaires pour l’une de ces quatre personnalités :

-Nene ( ?-1624) : épouse légitime de Toyotomi Hideyoshi, femme de pouvoir qui s’opposa à Yodo-dono.

-Zenshin-ni (VIesiècle): première religieuse bouddhiste du Japon (hommes et femmes confondus). A voyagé en Corée pour y recevoir les enseignements de sa foi.

-Kasuga no Tsubone (1579-1643): Nourrice et éminence grise du shôgun Tokugawa Iemitsu. Femme cruelle à l’intelligence politique redoutable.

-Jitô Tennô (645-703) : Puissante impératrice régnante, comparée à une divinité. Femme d’état habile, elle est à l’origine de nombreuses réformes.

En vous remerciant pour votre lecture, je vous dis à la prochaine fois ! 


Articles liés 




Sources web 


« About the fund », Empress Shôken fund, repéré à : http://shokenfund.org/the-fund/index.html

« The empress », Empress Shôken fund, repéré à : http://shokenfund.org/empress/index.html

« Waka poetry », Meiji Jingû, repéré à : http://meijijingu.or.jp/english/about/8.html


Bibliographie

Imaizumi Yoshiko, Sacred space in the modern city : the fractured pasts of Meiji shrine, 1912-1958, Leiden,Brill, 2013.

Martin Peter, The chrysanthemum throne : a history of the emperors of Japan, Honolulu, University of Hawaii press, 1997.

Nimura Janice P., Daughters of the samurai: a journey from East to West and back, New York, W.W Norton, 2015.

Pennington Lee K., Casualties of history : wounded Japanese servicemen and the Second world war, Ithaca, Cornell university press, 2015.

Sugiyama Lebra Takie, Above the clouds : status culture of the modern Japanese nobility, Oakland, University of California press, 1995.

Yamaguchi Momoo, える江の文化京の,Tokyo, Shanshusha, 2017.

 

 











dimanche 29 avril 2018

Hosokawa Gracia : choisir sa foi

Martyre ou femme avant-gardiste assumant son individualité par le choix de sa religion ? L’existence dramatique d’Hosokawa Gracia (1563-1600) soulève des interprétations contrastées. Femme intelligente et résiliente, son parcours renseigne sur la situation des chrétiens au Japon dans une époque de guerre et de persécutions. 

Statue d'Hosokawa Gracia (source : *)


La fille du traître


Sans doute avez-vous remarqué l’apparente incongruité du prénom Gracia pour une Japonaise. Il s’agit en effet de son nom de baptême. Avant d’embrasser la foi chrétienne, elle se nommait Tama, ce qui signifie « Joyau ».  Gracia naît dans une famille haut placée de la classe guerrière. Son père est Akechi Mistuhide (1528-1582), l’un des principaux généraux au service du premier unificateur du Japon, Oda Nobunaga (1534-1582). 

Elle fait montre dès son plus jeune âge d’une vive curiosité intellectuelle. Oda Nobunaga faisant preuve d’ouverture vis-à-vis des étrangers, il autorise des jésuites portugais à prêcher au Japon, suite à l’arrivée des missionnaires en 1549, et se montre tolérant envers la construction de lieux de culte chrétiens. Gracia apprend donc seule le portugais avec l’aide d’un dictionnaire. Elle joue également de l’orgue et confectionne des pâtisseries, c’est donc une jeune personne aux nombreux talents.

A l’âge de seize ans, elle est mariée à Hosokawa Tadaoki qui a le même âge qu’elle. Gracia a de lui trois fils et deux, ou trois, filles. En 1582, un véritable bouleversement s’opère dans sa vie. Le père de Gracia décide de trahir son maître, Oda Nobunaga, et l’attaque alors qu’il passe la nuit au temple Honnô-ji avec très peu d’hommes. Acculé, Oda Nobunaga aurait eu le temps de se suicider par seppuku. Cependant, onze jours plus tard, Akechi Mitsuhide est tué sur les ordres de Toyotomi Hideyoshi (1537-1598), lui aussi l’un des vassaux de Nobunaga, et qui envisage de prendre sa succession.

Le destin de Gracia illustre la façon dont la situation d’une femme pouvait très rapidement basculer en ces temps troublés. Elle est désormais la fille d’un traître. Toute sa famille est exécutée. Son mari la répudie et la fait exiler dans une demeure de montagne. Gracia subit pendant deux ans cette forme de captivité. Elle a pour seule compagnie celle de ses servantes.


Une fausse libération


Le mari et le beau-père de Gracia ont les faveurs de Toyotomi Hideyoshi, lequel occupe désormais le pouvoir. En 1584, Gracia est amnistiée par Hideyoshi et va donc vivre dans la demeure de  son époux à Osaka. Le fait que Gracia puisse revenir de son exil n’équivaut en rien à une amélioration de cette situation : la voilà livrée au comportement jaloux et abusif de Tadaoki, qui l’assigne à résidence sans possibilités de sortir et la fait surveiller nuit et jour par dix-sept servantes. Pire encore, elle fait également face aux dérives violentes de ce dernier. Celui-ci va par exemple jusqu’à décapiter un ouvrier qui avait tenté d’épier sa femme et sert à celle-ci la tête de l’homme sur un plateau. Une chronique postérieure raconte également un autre incident similaire. Un serviteur, entendant Gracia et Tadaoki se disputer, jette un regard jugé un peu trop insistant à cette dernière. Tadaoki aurait alors tué l’homme sur le champ. Gracia, les vêtements souillés de sang, aurait pourtant conservé le même habit pendant quatre jours, jusqu’à ce que Tadaoki la supplie de l’enlever. Plusieurs autres versions de cette histoire existent et témoignent de ce fait de la force de caractère de Gracia et la montrent refusant de rester de marbre devant les injustices commises dans son entourage.

Des chroniques compilées pendant la période Edo entre 1759 et 1793, soit longtemps après les faits, rapportent plusieurs histoires dont il est difficile de vérifier la véracité, d’autant qu’il en existe plusieurs versions contradictoires. Beaucoup tournent autour du fait que Toyotomi Hideyoshi aurait convoité Gracia et que celle-ci aurait réussi à repousser à ses avances. Hosokawa Tadaoki aurait d’ailleurs exprimé sa jalousie à ce sujet, comme l’attesteraient ces poèmes qui pourraient avoir été échangés entre lui et Gracia (bien que cela soit remis en question, notamment par ce que ces poèmes sont jugés « maladroits » pour un couple aussi éduqué) :

Tadaoki :

Douce patrinia
De ma haie
Ne vous inclinez jamais
Au vent
Venu de la montagne de l’Homme

Gracia :

Comment pourrais-je 
M’incliner au vent
Surtout au vent
Venu de la montagne de l’Homme ?

Néanmoins, il me paraît important de rapporter ici certains de ces récits, qu’ils soient véridiques ou non, à cause d’une constance : la force qu’ils prêtent à Gracia. En effet, dans la première histoire, celle-ci est convoquée par Toyotomi Hideyoshi, qui a l’intention d’en faire sa concubine, mais envoie sa dame de compagnie à sa place. Lorsque celui-ci s’en rend compte, il est frappé par la loyauté de la suivante envers sa maîtresse et la laisse partir. Le maitre du pays envoie l’un de ses vêtements à Gracia et ajoute cette plaisanterie : elle mériterait qu’on lui offre trois concubins, dont lui-même fera partie.

Dans une autre variante, Gracia refuse de se rendre chez Hideyoshi car il est l’homme qui a tué son père. Elle rétorque qu’elle est prête à le poignarder s’il tente de s’emparer d’elle par la force. Ce qui fait d’ailleurs écho à un autre récit qui présente Gracia comme une guerrière féroce, revêtant l’armure lors de grandes campagnes militaires, montant à cheval avec adresse et combattant vaillamment. Cependant, face à ce mari violent, Gracia ne va pas trouver un peu de liberté par les armes mais par la découverte d’une nouvelle foi.


L’esprit en éveil


Gracia entend en effet parler du christianisme, cette religion étrangère qui se propage. Sa curiosité en est piquée et, le 29 mars 1587, alors que Tadaoki est absent, réussit à sortir de chez elle avec l’aide de ses suivantes et se rend à l’église d’Osaka. Elle y écoute le sermon d’un prêcheur japonais. Cependant, Gracia est une personne avide de connaissance et ne peut pas se contenter d’écouter passivement. Elle interrompt le prêche et pose toutes sortes de questions, comparant la doctrine chrétienne avec celle du zen. Gracia est en effet une adepte de la méditation et s’est montrée extrêmement douée en la matière, nul dans sa belle-famille ne parvient à l’égaler. Il est d’ailleurs important de souligner que les jésuites portugais avec lesquels elle est plus tard en contact louent sa grande intelligence, ce qui n’est pas rien compte tenu des préjugés ayant cour dans l’Europe de l’époque sur l’éducation des femmes.

Gracia ne peut se contenter de ce qu’elle a entendu, elle veut en savoir plus et envoie sa servante, Kiyohara Ito qui est plus tard baptisée sous le nom de Maria, à l’église avec une lettre emplie de questions. Gracia développe un véritable intérêt pour cette nouvelle foi et change son mode de vie : elle prie avec un chapelet, fait des dons aux pauvres ainsi qu’à l’église. Elle demande également aux missionnaires de lui envoyer des textes, en japonais et en portugais, afin qu’elle puisse les étudier et fait le catéchisme tous les dimanches aux femmes de son entourage. Elle veut étudier les textes dans leurs langues d’origine : en latin et en portugais. Lorsqu’elle ne comprend pas certains termes, elle envoie sa servante Maria porter ses questions à l’église. Elle finit par maîtriser suffisamment ces deux langues pour pouvoir faire des traductions en japonais et les enseigner. Gracia réussit également à convaincre les femmes de son entourage et ses servantes finissent par être toutes baptisées. Il est possible d’y voir une forme de libération pour elle : Gracia se créé une communauté et acquiert un nouveau savoir.



Gracia telle qu'elle est représentée sur une peinture murale de la cathédrale d'Osaka (source :*)


Cependant, Gracia n’a toujours pas reçu le sacrement qu’elle espère tant. Or, le 20 juin 1587, Toyotomi Hideyoshi décide d’ordonner l’expulsion des missionnaires du pays, c’est le début des persécutions contre les chrétiens. Dans l’urgence, les religieux, qui doivent se cacher, décident d’autoriser Maria à baptiser sa maîtresse. Gracia est ainsi baptisée par une autre femme et reçoit son nouveau nom. Maria lui sert par la suite de confesseur. Plus tard, elle baptise également ses deux plus jeunes enfants, sans que Tadaoki ne l’apprenne. 


La sororité de Gracia


Grâce au cercle de chrétiennes qu’elle a construit autour d’elle, Gracia parvient à créer un réseau d’échanges et de solidarité, qui va jusqu’à inclure des femmes résidant en dehors d’Osaka, à Kyoto par exemple. Elle tisse une véritable sororité qui lui permet de résister aux violences de son mari. En effet, dans le contexte qui suit l’édit d’expulsion des missionnaires, celui-ci n’hésite pas à blesser et mutiler ses servantes converties, ainsi qu’à les jeter dehors. Gracia est également la cible de son comportement violent et subit plusieurs fois des menaces de la part de Tadaoki qui veut la pousser à renoncer à sa foi, sans succès néanmoins.

Cependant, elle parvient également à soustraire l’une des femmes qui l’entourent à cette cruauté. Tadaoki jette en effet son dévolu sur une jeune servante nommée Luisa, laquelle a été l’une des premières à se convertir sous la férule de Gracia. Celle-ci aide Luisa à s’échapper en l’envoyant chez un couple de chrétiens de sa connaissance, chez qui elle planifie d’ailleurs de se réfugier au cas où il lui faudrait fuir son époux. Il s’agit d’un  tour de force puisque les femmes sont étroitement surveillées. Lorsque Tadaoki fait chercher Luisa, Gracia et ses compagnes lui répondent que Luisa est malade et lui donnent une lettre, écrite par la jeune femme, où celle-ci insulte le maître des lieux et déclare qu’il n’est qu’un homme vil. Comprenant que les femmes sont en train de le défier, Tadaoki déchire la lettre en mille morceaux.

Gracia jouée par  Hashimoto Manami dans la série historique Sanada Maru (source : *)


Gracia projette également de lui échapper. Cependant, les jésuites avec lesquels elle a échangé par le passé lui ont conseillé de se soumettre à son époux, de se conformer aux commandements divins et de rester près de lui et d’endurer. Plusieurs témoignages rapportent que Gracia essaie, après son baptême, de se convaincre qu’il s’agit de la marche à suivre, elle se fait moins défiante. Cependant, elle revient très vite à la réalité et décide en 1588 de s’enfuir et de divorcer. Il existait en effet à cette époque plusieurs temples et refuges où une femme dans la situation de Gracia pouvait se réfugier afin d’y trouver une protection contre un époux violent.

Le problème est que, dans ce contexte troublé, l’église chrétienne n’a aucun intérêt à voir Gracia fuir. Lorsqu’elle leur écrit qu’elle va quitter son mari, le couple sur lequel elle comptait se désiste de crainte de faire face au danger de devoir la protéger, elle la femme d’un seigneur. Gracia écrit à l’un des jésuites en lui disant qu’elle va tenter de  rejoindre Kyushu, là où d’autres missionnaires se cachent. Celui-ci lui répond de ne pas le faire et lui envoie maintes lettres en ce sens, en lui disant que son action va les mettre en danger. Si une femme de son rang quittait son mari après s’être convertie, cela aggraverait les persécutions contre les chrétiens. Gracia se heurte à des refus et à des réponses moralisatrices. Ainsi, il faut expliquer le fait qu’elle n’ait pas pu quitter Tadaoki par le contexte de la période. 


La fin de la souffrance


Toyotomi Hideyoshi meurt en 1598. Tokugawa Ieyasu convoite très vite de prendre la tête du pays. Ses troupes et celles des vassaux fidèles aux Toyotomi s’affrontent en 1600 pendant la campagne de Sekigahara. Tadaoki prend le parti des Tokugawa. Néanmoins, sa demeure, où est restée Gracia, se trouve prise pour cible par Ishida Mitsunari, qui sert les Toyotomi, lequel souhaite prendre Gracia en otage.

Ishida demande tout d’abord à Gracia se de rendre au château d’Osaka. Cependant, celle-ci refuse d’obéir. Ishida attaque alors la demeure des Hosokawa. Gracia refuse d’être capturée et meurt le 25 août 1600, dans une maison dont elle a ordonné qu’on la livre aux flammes. Quelle fin a-t-elle choisi ? Dans de telles situations, il était en effet fréquent pour les femmes de la classe guerrière de se donner la mort pour éviter le déshonneur de la capture. Les versions existantes se contredisent. 

Celle rapportée par les jésuites fait mourir Gracia en martyre, fidèle à sa foi chrétienne qui lui interdit le suicide. Elle se réfugie dans son oratoire, annonce à ses servantes qu’elle va quitter cette vie puisque c’est ce que lui a ordonné son mari. Ses servantes souhaitent l’accompagner dans la mort, cependant, Gracia refuse et leur ordonne de s’enfuir. Elle commence alors à prier, tandis que l’un des guerriers de son mari la décapite, possiblement sur ordre de Gracia elle-même.  

Au contraire, dans toutes les versions contenues dans les chroniques japonaises postérieures, sauf une, Gracia choisit de se suicider, comme il sied ainsi à une femme de sa position. Certaines vont jusqu’à la faire tuer ses enfants avant de se donner elle-même la mort. 




Cette estampe de Kobayashi Kiyochika (1847-1915), réalisée en 1885, reprend la version japonaise dans laquelle Gracia se donne la mort. Ici, elle s'apprête à accomplir le jigai le suicide rituel féminin. Ses jambes sont entravées pour garder une posture décente dans la mort tandis qu'elle écrit son poème d'adieu. Sa dague est posée devant elle afin qu'elle puisse se trancher la gorge.


Autre estampe d'Adachi Ginko (1853-?) reprenant le même thème, cette fois Gracia s'apprête également à tuer ses enfants.

Où se situe la vérité ? Les jésuites voulaient-ils en faire une martyre ? Ont-ils refusé de raconter un suicide qui contredisait les croyances de Gracia ? Les versions japonaises voulaient-elles au contraire ignorer le fait que Graciait a été chrétienne et l’ont-elles dépeinte comme une honorable femme de la classe guerrière ? 

La plupart des théories laissent entendre que le tort se situe du côté des versions japonaises, même s’il ne faut pas occulter les biais des versions jésuites qui insistent notamment sur la supposée volonté de Gracia d'obéir à son époux. En effet, Gracia semble avoir été de son vivant attirée par le martyr. De plus, elle avait déjà réfléchi à la question de sa mort.  Sa belle-famille a en effet traversé une situation de vive inquiétude lorsque Toyotomi Hideyoshi a fait éliminer son neveu et héritier Hidetsugu pour qu’il ne se mette pas en travers du chemin du fils qu’il a eu avec Yodo-dono. Or, les Hosokawa soutenaient Hidetsugu. Gracia, à qui son mari avait ordonné de se suicider si la situation le réquérait, avait alors écrit aux jésuites à ce sujet, qui lui avaient répondu que le suicide était un péché. Quoi qu’il en soit, Gracia croyait en l’immortalité de son âme et sans doute s’était elle préparée à sa mort. De plus, il est impossible qu’elle se soit tuée en emmenant ses enfants avec elle car ses filles et ses fils lui ont tous survécu.

Son mari fait par la suite donner une messe pour elle. Cependant, étant donné qu’il s’agissait d’un homme violent et peu religieux il est fort possible qu’il ait en réalité fait cela par crainte que l’esprit de Gracia ne revienne se venger. Les croyances de l’époque étaient emplies d’histoires de fantômes de femmes abusées et maltraitées revenant de la tombe pour faire payer leurs tortionnaires. 

Par la suite, l’image de Gracia connaît toutes sortes de fluctuations. Pour les jésuites, elle devient la femme martyr, vertueuse et soumise. Dans le Japon des Tokugawa, dominée par l’idéologie néo-confucéenne, elle incarne aussi la femme dévouée, qui se sacrifie pour son époux, mais les références à sa foi sont gommées. Cette vision efface la réalité d’une personnalité affirmée, à l’esprit vif et qui ne s’est jamais complètement soumise. Gracia était une érudite, une femme qui enseignait et était capable de susciter la ferveur et l’admiration. Son histoire révèle également le rôle qu’ont eu les femmes dans la propagation du christianisme au Japon. Par la suite, les persécutions contre les chrétiens deviendront encore plus virulentes avec l’interdiction du christianisme en 1614 et ceux-ci devront vivre dans la clandestinité.

Le personnage de Gracia a également beaucoup était repris en littérature, la romancière Miura Ayako lui consacre un roman historique : Dame  Hosokowa Gracia en 1974 et elle est également l’inspiration du personnage de Mariko dans le roman de James Clavell, Shogun.

Laissons le dernier mot à Gracia avec ce poème qu’elle aurait écrit, selon la tradition, avant de mourir : 

Seules les fleurs qui savent
A quel moment elles doivent perdre leurs pétales
Méritent d’être appelées « fleurs »
Il en est de même pour l’être humain


Le prochain article traitera d’une impératrice consort à l’aube d’une nouvelle ère.


Bibliographie :


Fukumoto Hideko, Pigeaire Catherine, Femmes et samouraï, Paris, Des Femmes, 1986, 279 pages.

Fujimura Makoto, Hidden faith born of suffering, InterVarsity press, 2016, 263 pages.

Iwao Seiichi et al.Dictionnaire historique du Japonvolume 8, 1982. Lettre H (2) pp. 111-112.

Mulhern Chieko I., Japanese women writers : a bio-critical sourcebook, Westport, Greenwood press, 1994, 536 pages.

Nawata Ward Haruko, Women religious leaders in Japan’s christian century, Routledge, 2016, 421 pages.


Sources web :


Haskell Yasmin, Makoto Harris Takao, « Battered wife or « strong woman » : the real life and death of Gracia Hosokawa », The conversation, 26 février 2015, accessible depuis :https://theconversation.com/battered-wife-or-strong-woman-the-real-life-and-death-of-gracia-hosokawa-37793, dernière consultation le 28 avril 2018.

mercredi 21 mars 2018

Tabei Junko, une femme au sommet de l'Everest

La première femme à avoir gravi l’Everest est Japonaise. Pour ce premier article de 2018 je vous propose de découvrir le parcours de Tabei Junko (1939-2016), rendant ainsi un hommage posthume à sa détermination. Je tiens également à présenter mes excuses à mes lecteurs pour ce retard dans la publication de cet article. Je me trouve actuellement au Japon depuis début mars. Maintenant je suis bien installée dans ma nouvelle vie, la parution de nouveaux articles devrait reprendre un rythme beaucoup plus régulier.

Photo de Tabei Junko (source : *)


Une enfance provinciale


Junko est née le 22 septembre 1939 dans une famille de sept enfants originaire de la province de Fukushima. Les premières années de sa vie sont néanmoins impactées par la Seconde Guerre mondiale et ses conséquences, lesquelles affectent durement le niveau de vie de sa famille. Junko est d’ailleurs souvent malade durant son enfance. Elle ne grandit pas au-delà du mètre quarante-sept.

Junko a déclaré avoir eu horreur du sport pendant son enfance. Pourtant, cet état de fait change lorsqu’elle gravit, à l’âge de 10 ans, un volcan de sa région natale lors d’une sortie scolaire. Elle s’entraîne par la suite en escaladant les collines de son village et continue de pratiquer pendant toute sa scolarité.

Elle part ensuite étudier la littérature anglaise et américaine à Tokyo en 1958, obtient son diplôme en 1962 et devient professeur. En parallèle, elle décide de rejoindre un club d’alpinisme. L’alpinisme d’après-guerre commence à s’ouvrir de plus en plus aux femmes, différents clubs créent leurs branches féminines, et ce dès 1949. Cette discipline devient un moyen pour les Japonais d’envisager de nouveaux horizons après la défaite et le traumatisme de la guerre. Cependant, la société japonaise est encore très marquée par le sexisme et les stéréotypes. La réaction des camarades masculins de Junko n’est en effet pas des plus enthousiastes. Si certains parmi les plus âgés lui expriment leur soutien, les plus jeunes au contraire sous-entendent parfois qu’elle est  simplement là dans le but de trouver un mari.

Photo de Junko prise vers 1961 (source : *)



Mener les femmes au sommet


Elle continue néanmoins de s’entraîner et développe ainsi un véritable gout pour la discipline. Elle fonde un club d’alpinisme féminin à Tokyo en 1969 (Joshi Tohan Kurabu). Entre-temps, elle s’est mariée en 1966 avec un confrère alpiniste, Tabei Masanobu, rencontré pendant l’ascension du dangereux mont Tanigawa. La mère de Junko avait émis sa désapprobation : Masanobu n’était diplômé d’aucune université. Leur fille, Noriko, est née en 1972. Son objectif s’affirme ainsi peu à peu : gravir les plus hautes montagnes de l’Himalaya avec une équipe intégralement composée de femmes, une chose sans précédent. Cependant, il lui faut composer avec plusieurs contraintes : la difficulté de prendre des congés, mais aussi le manque de fonds. À cette époque, Junko travaille en tant que rédactrice en chef dans un journal scientifique et donne en plus des leçons d’anglais et des cours de piano.

C’est en 1970 qu’elle participe sa première expédition dans l’Himalaya, sur l’Annapurna III au Népal. L’équipe est intégralement féminine, bien qu’accompagnée par des sherpas, et menée par Miyazaki Eiko. Junko persévère face aux chutes de neige et atteint le sommet le 19 mai, il fait alors si froid que la pellicule de leur appareil photo se rompt. Ce succès est désormais pour elle un point de non-retour : elle veut désormais dédier sa vie à conquérir des sommets.

Junko sur l'Everest (source : *)


L’ascension de la plus haute montagne du monde


C’est en 1975 que Junko entreprend de gravir l’Everest. Elle obtient son permis auprès du gouvernement népalais en 1973, mais doit attendre car les autorisations sont délivrées au compte-gouttes. Pour cela, elle a mis en œuvre toutes ses qualités, remplissant à toute vitesse les documents (en anglais) requis pour  mener à bien son expédition. Là encore, elle doit faire face à des contraintes d’ordre financier : il lui est en effet très difficile de convaincre des sponsors, beaucoup pensant qu’une expédition composée de femmes est immanquablement vouée à échouer. Elle s’entend dire de rester à la maison et de s’occuper de son enfant plutôt que de rêver de tels projets. Junko a plus tard évoqué cette présomption d’incompétence à laquelle elle a fait face, expliquant par exemple que les journaux de l’époque se moquaient des femmes alpinistes comme elle, montrant des photos d’elles entrain de mettre du baume à lèvres afin de les dépeindre comme incapables de se passer de maquillage, même en montagne.

Ainsi, les femmes de l’équipe doivent mettre en œuvre la majorité des préparatifs par elles-mêmes, notamment en cousant leurs propres sacs de couchage. Si certaines contributions de dernière minute leur sont apportées par le journal Yomiuri Shinbun, chacune des participantes de l’expédition a néanmoins dû débourser environ l’équivalent d’un salaire annuel moyen.

Si Junko était connue pour être une femme très endurante, une de ses camarades raconte ne l’avoir vu souffrir qu’une seule fois de mal aigu des montagnes lors d’une expédition en 1982, il convient de rappeler l’ampleur du défi qu’elle s’est lancé. L’Everest est en effet la plus haute montagne du monde et culmine à 8848 mètres. C’est le 4 mai 1975 que Tabei Junko commence son expédition accompagnée d’une équipe de 14 femmes. Très vite, elles font face aux dangers que leur réserve la montagne. Arrivées à 6500 mètres, les alpinistes sont prises dans une avalanche alors qu’elles viennent d’installer leurs tentes. Junko se retrouve bloquée la tête enfouie dans les cheveux de l’une de ses camarades, incapable de se dégager malgré ses efforts. Elle s’évanouit pendant plusieurs minutes. À son réveil, elle a la chance de constater que toutes ses équipières en ont réchappé grâce à l’intervention providentielle de sherpas.

Bien que blessée dans l’avalanche, elle est incapable de tenir debout pendant deux jours, Junko n’abandonne pas l’ascension, même si elle doit parfois ramper. Le 16 mai 1975, elle atteint le sommet qu’elle décrira comme « plus petit qu’un tatami ». Tabei Junko a réussi son objectif : elle est la première femme à avoir triomphé de l’Everest. Outre sa détermination, Junko est également connue pour être une femme presque timide, sensible et empathique et ce trait de personnalité c’est plusieurs fois exprimé au cours de son aventure. Elle s’est par exemple mise à pleurer lors de la fête dédiée au succès de leur expédition.

Junko sur le sommet de l'Everest (source : *)



Une icône pour les femmes japonaises


Cette réussite propulse Junko au rang d’icône et elle attire très vite l’attention des médias, chose qu’elle n’apprécie guère. En outre, Junko devient en quelque sorte un modèle pour les femmes japonaises dans une société qui commence à encourager les figures féminines plus actives. Si ses choix peuvent paraître en rupture avec les valeurs traditionnelles : elle part en montagne et laisse sa fille à son mari etc., Junko fait néanmoins preuve d’un certain conservatisme, elle se décrit comme une « simple femme au foyer ». Cette modestie la lie à des figures typiques de mère et d’épouse et contribue à son succès, beaucoup plus que si elle s’était présentée en rupture avec tous ces carcans. Ce n’est pas tout, si elle se définit ainsi, c’est également par ce qu’elle ne veut pas considérer sa passion comme un travail.

Junko  en pleine ascension en 1985 (source : *)


Son exploit connaît un très fort retentissement, à la fois au Japon et à l’international et de nombreuses autres femmes marchent sur ses traces dans les montagnes de l’Himalaya.  C’est par exemple le cas de la Britannique Alison Heargraves qui atteint le sommet de l’Everest seule et sans oxygène.

Junko finit néanmoins par comprendre ce qu’elle représente pour les femmes et présente l’alpinisme comme son métier, notamment lorsqu’on lui demande de remplir des formulaires où il finit par noter sa profession comme « alpiniste » au lieu du « femme au foyer » qu’elle inscrivait auparavant. Et en effet, les nombreuses activités de Junko prouvent qu’elle en a fait un choix de vie et un véritable investissement.


La conquête de nouveaux horizons


Junko s’investit en effet dans de nombreuses causes et activités sociales. En 1990, elle contribue à la création du  Himalayan Adventure Trust of Japan, qu’elle a dirigé, luttant pour la préservation des montagnes et des environnements naturels. Elle est également à l’origine de nombreux évènements, tels que des symposiums sur la défense de l’environnement montagnard, un sommet sur les femmes dans l’alpinisme en 1995…et la liste est encore longue. Elle se montre extrêmement préoccupée par l’impact croissant des activités humaines sur les montagnes, notamment l’Everest. Un autre combat lui tenant à cœur et d’encourager plus de personnes à se tourner vers l’alpinisme et à suivre leurs rêves. Elle a d’ailleurs publié plusieurs livres, narrant son histoire ainsi que les dangers dont elle a triomphé au cours de son parcours.

Tabei Junko (source : *)


Qui plus est, Junko est loin de renoncer à l’alpinisme et se lance toujours plus de nouveaux défis. Plusieurs des plus aux sommets du monde figurent également à son palmarès. Notamment le mont McKinley aux États-Unis (6194 mètres), le Kilimandjaro (5893 mètres) et bien d’autres encore, en Amérique du Sud, en Europe et en Australie. Elle brave notamment les avalanches et manque de perdre la vie en 1986 alors qu’elle se lance à l’assaut du mont Tomur en Chine. En 1992, elle devient la première femme à avoir terminé l’ascension des plus hauts sommets sur les sept continents.

Junko est motivée par le fait de se dépasser et de relever des défis, non pas par l’aspect médiatique de sa pratique. Une femme modeste, Junko apprécie le fait que l’alpinisme ne mette pas le grimpeur en compétition avec les autres mais avec lui-même, le poussant à se dépasser toujours plus En 1999, après avoir grimpé le  Pic de Pobeda au Kirghizistan, haut de  7439 mètres, ainsi que quatre des plus hautes montagnes de l’ex-URSS, elle est récompensée par l’Ordre du Léopard des Neiges, une distinction pour ceux qui ont gravi ces cinq sommets, alors qu’elle est sur le point d’atteindre ses soixante ans.

En 2012, Junko apprend qu’elle souffre d’un cancer de l’estomac. Cela ne met pas pour autant un frein à ses nombreuses activités et continue de pratiquer l’alpinisme au Japon à l’étranger. En juillet 2015, elle réalise une action particulièrement notable en amenant des jeunes gens affectés par la catastrophe du 11 mars 2011 en expédition sur le mont Fuji. Elle décède finalement le 20 octobre 2016, à l’âge de 77 ans, sans avoir jamais renoncé à ses rêves, sa passion ou ses convictions, sans avoir laissé ceux qui voulaient lui faire croire que cela était impossible la limiter.

Junko lors de son excursion au mont Fuji (source : *)


Le prochain article suivra le parcours d’une chrétienne intelligente et déterminée dans une époque de guerre et de persécutions.

Pour aller plus loin :

-Liste des sommets gravis par Tabei Junko sur son site officiel.


Bibliographie :


Livres

Kitamura Setsuko, « Introduction », dans : Tabei Junko, Rolfe Helen Y. (trad.),  Honouring high places : the mountain life of Junko Tabei, Victoria, Rocky mountain books, 2017, 376 pages.

McLoone Margo, Women Explorers of the Mountains: Nina Mazuchelli, Fanny Bullock Workman, Mary Vaux Walcott, Gertrude Benham, Junko Tabei, North Mankato, Capstone press, 1999, 48 pages.

Messner Reinhold, Boulard Claire (trad.), Femmes au sommet, Paris, Arthaud coll. « Traversée des mondes », 2011, 235 pages.

Schiot Molly, Game changers: the unsung heroines of sports history, New York, Simon & Schuster, 2016, 320 pages.

Tabei Junko, Rolfe Helen Y. (trad.),  Honouring high places : the mountain life of Junko Tabei, Victoria, Rocky mountain books, 2017, 376 pages.


Presse

Douglas Ed, « Junko Tabei obituary », The Guardian, 10 novembre 2016, Accessible depuis : https://www.theguardian.com/world/2016/nov/10/junko-tabei-obituary, consulté le 21 mars 2018.