mercredi 27 décembre 2017

Ogino Ginko, le combat d'une doctoresse

Les résultats du sondage ayant conduit à une égalité, j’ai dû procéder à un tirage au sort. Je remercie tous ceux qui ont voté. La gagnante est donc Ogino Ginko (1851-1913), première femme autorisée par l’administration de l’ère Meiji à exercer la médecine occidentale au Japon. Mue par l’altruisme, cette pionnière a fait tout au long de sa vie face à de nombreux obstacles et s’est engagée en faveur de la défense des droits des femmes.

Portrait d'Ogino Gino



 Japon moderne et femmes sous tutelle


La restauration de Meiji signe la fin de l’ère Edo. En effet, elle marque l’effondrement du régime shôgunal des Tokugawa et l’entrée sur le devant de la scène de l’empereur susnommé. L’arrivée des Américains au Japon en 1853 puis 1854, lesquels forcent ce pays jusque-là presque entièrement fermé à s’ouvrir à l’extérieur, ébranle le gouvernement des Tokugawa. Face à la faiblesse de celui-ci, certains domaines guerriers vont soutenir le retour au pouvoir de l’empereur Meiji. Suite à un coup d’état à Kyôto en janvier 1868 celui-ci marche sur Edo et l’occupe en mars, laquelle devient ainsi sa nouvelle capitale, Tôkyô.

La société de l’ère Meiji subit des transformations radicales. Premièrement le Japon s’ouvre vers l’extérieur mais c’est aussi la fin de l’âge des samouraïs dont des lois vont restreindre peu à peu les droits et les privilèges. Quant à la pratique de la médecine, une réforme de 1874 proclame que la seule médecine valable est la médecine occidentale, par rapport à la médecine chinoise d’autrefois et instaure l’obligation pour tous les docteurs actifs de se voir délivrer une habilitation officielle.

Les droits des femmes étaient déjà particulièrement limités à l’ère Edo, cependant la situation ne va pas s’arranger. Le Japon se dote peu à peu d’un arsenal législatif inspiré du droit européen. A la fin du XIXe  siècle est adopté un nouveau code civil qui entérine notamment une dégradation de la condition féminine, les femmes demeurant légalement sous la tutelle de leurs pères et époux. Pierre-François Souyri résume ainsi la situation : « «Ce code de la famille « moderne » traduit bel et bien une dégradation de la condition juridique des femmes ». De même, celles-ci sont exclues du suffrage et de la participation à la vie politique, notamment dans le cadre parlement nouvellement crée.

Cependant, l’ère Meiji voit s’élever des opposantes et des voix féminines. Autrices féministes, activistes, figures sociales, et autres militantes, femmes indépendantes exerçant leur profession…Parmi elles : Ogino Ginko, qui s’inscrit dans la longue lignée de femmes médecins qu’a connu le Japon.


Naissance d’une vocation


Ogino Ginko est la  cinquième fille d’un chef de village dans la préfecture de Saitama. De son enfance traditionnelle, rien ne la prédestine au futur qui va être le sien. Ginko se marrie pour la première fois à seize ans avec le jeune chef d’un village voisin. Or, dix-neuf ans elle se trouve malade, ayant contracté une maladie vénérienne, probablement la gonorrhée, transmise par son époux et doit rentrer chez elle. A cause de cela, Ginko devient stérile et son mariage se solde ainsi par un divorce. En 1870, la jeune femme doit passer une longue période à l’hôpital afin d’y être correctement soignée.

Elle écrit plus tard que son hospitalisation fut pour elle extrêmement traumatisante. A partir de 1873, elle se sent suffisamment forte pour parcourir par elle-même les couloirs de l’établissement et commence à réconforter les autres patientes. Comme elle, les femmes présentes déplorent le fait de devoir se soumettre à des examens effectués par des hommes. Ginko réalise alors que beaucoup de femmes préfèrent cacher leurs maladies et se laisser dépérir plutôt que de consentir à être inspectées par un docteur. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle affirme dans ses écrits postérieurs la nécessité de voir plus de doctoresses s’occuper directement des corps des femmes. Selon elle, seule une femme peut-être véritablement capable de s’occuper de ces questions là, surtout en matière de gynécologie afin de respecter la pudeur de ses patientes.

En outre, elle poursuit le récit de son expérience en évoquant son amertume face au comportement de son époux qui divorce d’elle suite à la découverte de sa stérilité. C’est de là que nait sa vocation de venir en aide à toutes ces femmes, elle se résout ainsi à ne pas abandonner, malgré son manque de moyens.


Etudiante en médecine


Ginko commence à étudier en 1875 dans une école pour femmes à Ochanomizu, à Tôkyô. Etudiante brillante, elle en sort en 1879 avec les honneurs. Cependant, cette formation de base n’est pas suffisante pour atteindre son objectif. Il lui faut ainsi s’attaquer à un bastion exclusivement masculin : Kojuin, une école de médecine privée. Seule femme dans l’établissement, Ginko a eu des difficultés à y être admise et les surmonte avec l’aide d’un éminent docteur : Ishiguro Tadanori (1845-1941). Cependant, une fois définitivement inscrite, elle se voit mise en but aux fréquentes démonstrations d’hostilité de ses camarades.

Cependant, Ginko persévère et finit par être diplômée de cette fameuse école en 1882. Reste néanmoins un problème de taille : elle doit désormais être autorisée par l’administration Meiji à exercer la médecine. Or, il lui faut pour cela passer un examen, chose qu’elle se voit refuser en tant que femme.

S’en suit ensuite une longue période de pressions et de demandes sans fléchir. Là aussi, elle bénéficie du soutien d’Ishiguro ainsi que d’un influent homme d’affaires. C’est finalement en 1884 que Ginko est autorisée à passer la première moitié de l’examen afin d’obtenir son accréditation. C’est une réussite et après avoir affronté avec succès une autre épreuve en 1885, Ginko devient la première femme officiellement autorisée à pratiquer la médecine occidentale au Japon. Elle a alors trente-cinq ans.

Ogino Ginko



Doctoresse engagée


Ginko peut désormais exercer la médecine de façon professionnelle. Elle reste dans le domaine qui lui tient à cœur : celui de la gynécologie et de l’obstétrique, prouvant que les années de lutte n’ont pas émoussé sa vocation et ouvre sa clinique à Yushima, à Tôkyô. Elle enseigne également dans une école pour femmes à partir de 1889.

Qui plus est, sa victoire génère un véritable phénomène d’émulation et de jeunes doctoresses vont se lancer dans ses pas. En outre, Ginko s’engage dans un certain nombre de causes sociales, particulièrement en faveur des droits des femmes. Convertie au christianisme, elle rejoint des cercles féminins chrétiens et lutte notamment en faveur de l’abolition de la prostitution. Les droits politiques des femmes lui tiennent également particulièrement à cœur. En octobre 1890, elle s’associe par exemple avec un groupe de femmes éduquées, membres de la classe moyennes naissante et ayant des liens avec des élites masculines, pour adresser une pétition à partis politiques afin de contester l’interdiction faîtes aux femmes d’être présentes lors des assemblées parlementaires. Cette pétition est notamment publiée dans plusieurs journaux.

Si Ginko est si proche des milieux chrétiens, c’est aussi par ce qu’elle a rencontré son deuxième époux : Shikata Shizen, lui aussi chrétien, un homme qu’elle a cette fois choisi et avec lequel elle se marie en 1890 contre l’avis de ses proches.


Des femmes médecins pour l’avenir


Ginko écrit aussi des articles afin d’exprimer sa pensée et de défendre le droits de femmes à pratiquer la médecine. Elle écrit ainsi en 1893 un article intitulé « Le passé et le futur des doctoresses au Japon », publié dans le journal chrétien Jogaku Zasshi. Son texte est en accord avec la ligne éditoriale de ce dernier dont le but est en effet d’inciter les hommes à revoir leurs préjugés sur les femmes et également de promouvoir l’accès à l’éducation pour ces dernières. Le premier numéro propose par exemple une illustration de l’impératrice Jingû (aurait régné de 201 à 269 dans la chronologie traditionnelle) se préparant à envahir la Corée, liant les préoccupations actuelles avec des exemples illustres du passé. Ginko fait en réalité partie de la rédaction de la revue depuis 1890 où elle rédige notamment quelques publications sur la santé et l’hygiène.

L’article de Ginko se place dans cette lignée. En effet, elle y légitime sa position en soulignant être parfaitement consciente du fait de ne pas être la première doctoresse au Japon, considérant la nécessité d’apprendre du passé. Dressant une histoire des doctoresses nippones, elle part de la cour impériale de Nara (entre 710 et 794)  où des femmes médecins, joi, exerçaient déjà leur profession. Celles-ci étaient des servantes de la maison impériale, âgées entre 15 et 25 ans, qui apprenaient pendant sept ans la maïeutique, l’acuponcture ainsi que la moxibustion (une technique impliquant de stimuler des points d’acuponcture par la chaleur) et comment panser les blessures. Tout ces savoirs leurs étaient généralement transmis de manière pratique et orale. Ces doctoresses de cour disparaissent néanmoins des registres après l’ère Muromachi (qui s’achève en 1573).

Ginko se sert de ces exemples pour souligner que bien des femmes avant elle ont pratiqué la médecine, même si cela c’est souvent fait de manière occultée, elle déclare ainsi que bien des docteurs ont bénéficié de l’aide de leurs femmes ou filles. Elle prône ainsi la nécessité de permettre à plus de femmes de devenir doctoresses et de pouvoir accéder à l’éducation adéquate, en effet, elles seront selon elle mieux à même de s’occuper de leurs patientes et celles-ci se sentiront sans doute plus à l’aise en étant examinées par des femmes. Se basant sur sa propre histoire, elle revendique notamment la création d’universités privées pour les femmes afin que celles-ci puissent se préparer correctement aux examens qui leur permettront d’exercer la médecine. Il faut attendre 1900 pour que s’ouvre enfin une école de médecine dédiée aux femmes.

Sa pensée se base néanmoins sur une division essencialiste des rôles entre hommes et femmes. Aux hommes la guerre à l’extérieur, aux femmes le fait de renforcer la nation à l’intérieur des frontières, notamment en devenant médecins du fait de l’urgence et de la nécessité de voir plus d’entre elles se lancer dans cette profession.


Voyage vers le Nord


Pourtant, alors qu’elle est au sommet de sa carrière Ginko accepte, deux ans après la publication de son article, de suivre son mari tout au Nord du Japon, à Hokkaïdo, où celui-ci souhaite bâtir une communauté chrétienne utopique. Même si sa renommée s’en retrouve éclipsée, elle continue néanmoins de pratiquer et de dispenser des soins, fidèle à sa vocation. Cependant, l’existence qu’elle y mène est difficile.

Pendant cette période, Ginko ouvre une clinique spécialisée en gynécologie et en pédiatrie et donne également aux femmes des conseils d’hygiène et sur la manière de soigner les blessures. Après la mort de son époux Ginko retourne à Tokyo en 1908 où elle continue d’exercer son métier de médecin en dirigeant un hôpital jusqu’à sa mort en 1913.

La tombe d'Ogino Ginko (*)


Ainsi, il faut retenir d’elle sa ténacité et sa détermination forgées dans l’épreuve, l’ayant poussée à relever un grand défi et surtout à ouvrir la voie à d’autres femmes médecins comme elle. En outre, Ogina Ginko n’a pas oublié d’où elle venait ni ce qu’elle avait traversé et est ainsi resté une grande défenseuse de la cause féminine.

Le prochain article portera, pour remercier tous ceux qui avaient voté pour elle, sur Tabei Junko : la première femme à gravir l’Everest.



Sources

« Ogino Ginko », Mujeres que hacen la historia, 22 janvier 2010, (https://mujeresquehacenlahistoria.blogspot.fr/2010/01/siglo-xix-ginko-ogino.html), consulté en décembre 2017.

« Ogino Ginko, modern Japanese figures », National Diet library,  2013, (http://www.ndl.go.jp/portrait/e/datas/43.html?cat=170), consulté en décembre 2017.


Bibliographie


ANDERSON Marnie, A place in public : women’s rights in Meiji Japan, Harvard, Harvard University press, 2011.

HENSHALL Kenneth, Historical dictionnary of Japan to 1945, Lanham, Scarecrow press, 2013.

NAKAMURA Ellen, “Ogino Ginko's Vision: ‘The Past and Future of Women Doctors in Japan’ (1893)” U.S.-Japan Women's Journal, no. 34, 2008, p. 3–18.


SOUYRI Pierre-François, Nouvelle histoire du Japon, Paris, Perrin, coll. « Pour l’histoire », 2010.


WINDSOR Laura, Women in medecine : an encyclopedia, Santa Barbara, ABC-Clio, 2002.

2 commentaires:

  1. Encore un très bel article, parfait présent pour cette saison de fêtes huhu :3 C'est incroyable de voir que malgré tous les obstacles mis par la société, les femmes trouveront toujours un moyen d'aller au delà et de faire valoir leur droit. Ogino Ginko était vraiment une femme pleine de mérites, je suis heureuse d'avoir appris plus sur elle ^^

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  2. Super, comme toujours ! :D
    Il y a toujours eu beaucoup de femmes médecin compétentes mais heureusement qu'il y a eu des combats comme le sien pour le reconnaître officiellement après des siècles de négationnisme/dénigrement (pas seulement au Japon) pour garder/récupérer une forme d'autorité sur la connaissance et le droit de vie ou de mort.
    Même si tout n'est pas encore gagné, la plupart des communautés scientifiques et médicales ont maintenant bien compris l'intérêt d'avoir un point de vue féminin complémentaire du masculin (au delà du fait évident que la capacité d'apprentissage et les compétences sont les mêmes pour tous et que l'on devrait bien se moquer du sexe de la personne qui nous soigne tant qu'elle est compétente.)
    J'emprunterai même une phrase de Richard Monvoisin mon professeur de zététique qui dit que, à moins de vouloir se reproduire avec quelqu'un, qu'est ce qu'on s'en fout de savoir si l'on s'adresse à une femme, à un homme ou autre ? Mais là je m'égare totalement :p
    En tout cas, cet article était un excellent moyen de terminer l'année et j'ai hâte de lire le prochain pour bien commencer la nouvelle ! :D
    Bonnes fêtes ! ;)

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