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jeudi 1 novembre 2018

Kôdai-in : la conquête du pouvoir

Kôdai-in (1549-1624), épouse légitime du deuxième unificateur du Japon, Toyotomi Hideyoshi, a été l’une des femmes les plus puissantes de l’époque des provinces en guerre. Pourtant, elle est souvent laissée dans l’ombre Yodo-dono, concubine de son mari et femme au destin tragique. Pire encore, certains écrivains et biographes ont propagé à son encontre des stéréotypes peu flatteurs : femme frustrée par sa stérilité, elle aurait été faible, tout juste bonne à laisser bouillir sa jalousie. Il est temps de livrer un portrait plus juste de celle qui était une personne généreuse, astucieuse, implacable et que les grands personnages de son époque respectaient et admiraient.

J’ai déjà évoqué le contexte de la période au début de l’article sur Yodo-dono et vous incite à vous y référer si vous le désirez afin de vous faire une idée de la place qu’y occupaient les femmes, entre victimes et actrices de la violence.

Portrait de Kôdai-in en habits de nonne (source : *)


L’apprentissage du métier de châtelaine 


 Il a été difficile de choisir la manière de la désigner dans cet article. En effet, la lecture de son prénom de naissance n’est pas claire et elle a changé de nombreuse fois de nom et de titre au cours de sa vie. J’ai ainsi décidé d’utiliser le dernier qu’elle a porté, son nom de nonne bouddhiste : Kôdai-in. Le fait que sa page Wikipédia en japonais la référence ainsi m’a confortée dans cette décision. 

Cependant, avant de vivre cette ascension, l’intéressée s’appelait Nei (le caractère qu’elle utilisait pour son prénom peut aussi se lire Ne mais il semble que l’hypothèse la plus fiable soit la première). Elle est née en 1549 et a des origines modestes : son père est un fantassin léger. En 1561, à l’âge de quatorze an, elle épouse Kinoshita Tôkichirô, soit le futur Toyotomi Hideyoshi, qui en a lui vingt-cinq et est lui aussi un fantassin au service d’Oda Nobunaga. 

En 1573, son mari entreprend la conception de son propre château et Kôdai-in y réside avec lui. Elle n’hésite pas à intervenir dans les affaires de son conjoint. Ainsi, lorsqu’il décide d’augmenter les impôts que doivent payer les résidents de la ville entourant leur demeure, elle s’y oppose et réussit à imposer son point de vue. Elle reçoit également à cette époque la visite d’Oda Nobunaga. Celui-ci lui écrit une lettre qui contient plusieurs informations permettant de cerner le personnage de Kôdai-in. Premièrement, elle est une excellente hôtesse, le seigneur la remercie des présents qu’elle lui a offerts. Il la complimente également sur sa beauté et mentionne néanmoins que les relations entre Hideyoshi et son épouse ne sont pas au beau-fixe puisque ce dernier se plaint de sa conjointe. Pour Nobunaga, cela est injuste et il demande à Kôdai-in de montrer cette lettre à son mari. Néanmoins, il lui demande de ne pas trop élever la voix et d’observer une certaine réserve féminine. Cet indice souligne la forte personnalité de Kôdai-in et confirme qu’elle n’hésitait pas à se faire entendre. 


La dame d’Osaka


En 1582, Oda Nobunaga est assassiné par Akechi Mitsuhide au temple Honnô-ji. Hideyoshi va vaincre Mitsuhide et ainsi prendre le pouvoir. Il gravit les échelons jusqu’à obtenir le titre de Kanpaku (régent) en 1585 et entreprend de grandes campagnes militaires afin d’unifier le pays sous son contrôle. Le prestige de son époux rejaillit sur Kôdai-in. Elle, la fille de fantassin, reçoit le titre de Kitanomandokoro, soit « bureau septentrional d’administration ». Cette appellation était donnée aux femmes de hauts dignitaires qui résidaient dans la partie nord de la demeure et avaient en charge l’administration de la maison. Ceci signifie également qu’elle est d’un rang plus élevé que tous les vassaux d’Hideyoshi. Ce dernier fait construire le château d’Osaka et s’y installe. Kôdai-in devient la maîtresse des lieux. Elle a une réputation de grande bonté mais est également capable d’imposer son autorité. Toutes les nombreuses concubines d’Hideyoshi reconnaissent sa prééminence et aucune ne cherche à la contester. Même celles qui sont issues de familles d’un rang supérieur au sien se comportent avec déférence devant elle.  Le fait que cette dernière n’ait pas d’enfants, si l’on excepte ceux qu’elle a adoptés, n’y change rien. Ainsi, lorsque Yodo-dono donne naissance en 1593 à un héritier mâle, elle ne supplante en aucune manière Kôdai-in qui reste au sommet de la hiérarchie. Lorsqu’elle et plusieurs autres concubines ont accompagné Hideyoshi à Nagoya alors que celui-ci se préparait à envahir la Corée, Kôdai-in précédait les autres femmes dans le cortège.

Statue de Kôdai-in visible à Kyoto (source : *)

Son importance est connue en dehors du château et c’est pour cela que des jésuites portugais, soucieux de propager leur religion au Japon, ont tenté de l’approcher afin d’obtenir son soutien, pensant qu’elle était la seule personne pouvant les aider. En effet, avant de mettre en place son édit d’expulsion des jésuites, Hideyoshi ne leur était pas favorable sans être pour autant ouvertement hostile. Kôdai-in se montre au contraire curieuse de cette nouvelle religion, échange avec eux via ses suivantes et réussit à persuader son époux de les autoriser à prêcher et à résider où ils le désirent. Elle reçoit également des prédicatrices japonaises au château pour les écouter parler de la doctrine chrétienne. Elle continue à entrer en contact avec des prêtres résident à Osaka et Hirado, ce qui montre qu’elle est en capacité de mener une correspondance diplomatique indépendamment d’Hideyoshi et sans que ce dernier n’en soit au courant. Pour ce faire, elle dispose de plusieurs aides féminines, dont une nonne nommée Kôzôsu, très douée pour rassembler des informations, qui lui sert de secrétaire et s’occupe de sa correspondance avec des personnages importants tels que des daimyô.

En 1588, elle est élevée au premier rang de cour et reçoit le nom de Toyotomi Yoshiko. Quatre ans après, Hideyoshi lui confie un fief et la charge de l’administrer. Ces terres rapportent beaucoup à Kôdai-in. 


Une conseillère vigilante


Si leurs relations conjugales ne sont pas toujours harmonieuses, Hideyoshi considère néanmoins Kôdai-in comme une partenaire et une alliée importante sur laquelle il a pu se reposer tout au long de son ascension. Ceci est tout d’abord visible dans la correspondance qu’il échange avec elle. Ses concubines n’ont droit qu’à des informations très vagues sur l’état des campagnes militaires. Kôdai-in reçoit au contraire des rapports très détaillés et est informée  de ses futures décisions et peut ainsi répondre en lui donnant son opinion ou des suggestions.

Hideyoshi lui fait également confiance pour gérer ses finances et utiliser son argent. L’une des suivantes de Kôdai-in est d’ailleurs chargée de tenir à jour son livre de comptes. Plutôt que de confier la tâche de surveiller ses possessions de valeur à ses vassaux, le maître des lieux la délègue aux employées de sa femme, laquelle est chargée de superviser leurs actions. Ceci fait écho aux responsabilités des épouses dans les maisons guerrières entre le XIIeet le XVIesiècle. En effet, dans le cadre du rôle administratif dont elle a la charge, l’épouse légitime doit s’occuper des vivres, des vêtements, mais également de la gestion financière, des transactions commerciales et aussi de l’achat des armes. Comme l’écrit Wakita Haruko : «(…) L’on a pu dire que le degré de dévouement des vassaux reflétait le prestige de l’épouse ».

Plus encore, Hideyoshi lui transfère une part de son autorité et loue par écrit ses capacités. C’est à elle et au frère de  sa femme qu’il confie le château en son absence alors qu’il pourrait très bien compter sur un de ses vassaux pour ce faire. Il demande d’ailleurs à son épouse de veiller à ce que tout fonctionne pour le mieux et d’éviter que des incendies ne se propagent. Kôdai-in est en capacité de donner des ordres à tous dans le château, quelque soit leur rang, afin de maintenir la bonne marche des choses. 

En l’absence d’Hideyoshi, Kôdai-in possède également des pouvoirs de justice étendus. Un jour, alors que son mari est en campagne, un moine se présente devant elle avec une lettre soit disant écrite par Hideyoshi et contenant de fausses informations. Cependant, la missive n’est pas signée. La dame fait aussitôt arrêter et torturer le moine qui avoue avoir fabriqué un faux en espérant se voir donner de l’argent pour avoir transmis le message. Kôdai-in décide de le faire emprisonner et prévoit de le faire exécuter au retour de son époux. Elle montre ici non seulement ses capacités de discernement mais également qu’elle est informée des dernières nouvelles et ne se laisse ainsi pas berner.

Hitomi Kuroki dans le rôle de Kôdai-in dans la série Gunshi Kanbei
(source : *)

Kôdai-in est partie de peu. Pourtant, elle a su faire sien ce rôle et prendre en charge les multiples responsabilités attendues d’elle. Cependant, elle ne s’est pas contentée de son rôle de soutien et élaborait également ses propres intrigues. L’épisode des jésuites prouvait qu’elle était à même d’agir seule sans informer son mari. Un autre épisode prouve qu’elle est également capable de le manipuler. Ceci est visible dans ses échanges, via le truchement de sa secrétaire, avec le daimyô Date Masamune. Ce dernier contrôle une large portion de territoire au nord du Japon mais n’est pas aussi dévoué à Hideyoshi que ce qu’il tente de lui faire croire depuis que ce dernier l’a vaincu. Cependant, la femme de Masamune, Megohime, se rend à Kyoto en 1590 et révèle les véritables intentions de son époux. Elle désire en effet se venger car ce dernier a tué sa nourrice et certaines de ses suivantes car Megohime a été accusée de lui avoir caché une tentative d’assassinat le visant.

Suite à cela, Masamune écrit de très nombreuses fois à Kôdai-in afin de tenter d’obtenir son aide. Celle-ci lui répond d’ailleurs avec beaucoup de franchise en déclarant être importunée par son attitude et ajoute que le daimyô n’est pas en position pour exiger quoi que ce soit d’elle. Cependant, elle accède à sa demande et parvient à convaincre Hideyoshi du fait que les propos de Megohime ne sont que des racontars. Kôzôsu écrit néanmoins à Masamune de la part de son employeuse en soulignant que celui-ci ne doit pas oublier la faveur qui lui a été faîte et lui suggère de venir expliquer clairement sa position et de faire ainsi taire sa femme. En réponse à cela, alors qu’il est absent pendant la campagne de Corée, Masamune écrit à sa mère Yoshihime et semble lui suggérer de rester en contact avec les secrétaires de Kôdai-in.

Beaucoup d’écrits postérieurs ont réduit Kôdai-in à son identité d’épouse. Cependant, il ne faut pas oublier l’indépendance dont elle a su faire preuve, tout au long de son mariage, mais également après la mort d’Hideyoshi, où ses décisions ont aidé à faire basculer le cours de l’histoire. 


Aux côtés des Tokugawa


Hideyoshi décède en 1598 et laisse derrière lui le fils qu’il a eu de Yodo-dono : Hideyori. Celui-ci étant trop jeune pour gouverner et la régence est confiée à un conseil de cinq anciens, dont Tokugawa Ieyasu (1543-1616). Yodo-dono part s’installer au château d’Osaka avec son fils. Kôdai-in, devenue nonne, quitte les lieux et se rend à Kyoto, néanmoins beaucoup de samouraïs alliés aux Toyotomi continuent de lui rester fidèle. Yodo-dono réussit néanmoins à s’imposer avec succès dans l’entourage de son fils et se comporte en maîtresse des lieux au château d’Osaka. Son attitude bouscule les coutumes car elle n’est qu’une concubine et pas l’épouse légitime. S’il n’était pas possible de faire état d’un véritable conflit entre les deux femmes du vivant d’Hideyoshi, Yodo-dono n’étant alors pas en capacité de porter atteinte à la position de Kôdai-in, elles vont désormais se retrouver dans des camps opposés pendant la bataille de Sekigahara, qui a lieu en 1600.

Celle-ci oppose Tokugawa Ieyasu à Ishida Mitsunari, un fidèle des Toyotomi et se solde par la victoire des Tokugawa. Ieyasu est nommé shôgun en 1603 et devient ainsi le maître du pays, il fait d’ailleurs de Toyotomi Hideyori l’un de ses daimyô, s’assurant ainsi de son obéissance. Cependant, il est important de préciser que Kôdai-in a elle aussi joué un rôle dans cette victoire. En effet, elle a choisi de soutenir les Tokugawa. Etait-ce pour s’opposer à Yodo-dono ? Considérait-elle la victoire d’Ieyasu comme la plus probable ? Comme l’option la plus avantageuse pour elle ?

Autre représentation de Kôdai-in en nonne (source : *)

Toujours est-il qu’elle s’est appliquée à lui trouver un certain nombre de soutiens, notamment en la personne des fils de son frère, Kinoshita Iesada. Ainsi, son neveu et fils adoptif Hideaki est venu la trouver avant la bataille afin de lui demander quel parti il devait prendre. La dame lui conseille de rejoindre le camp des Tokugawa et il suit sa recommandation. Son ralliement fait d’ailleurs basculer le cours de la bataille en faveur d’Ieyasu. Elle fait de même avec son neveu Toshifusa qu’elle persuade de changer de camp. D’autres daimyô importants l’auraient contactée avant les hostilités, cependant il est difficile d’en apporter des preuves concrètes. 

Tokugawa Ieyasu se montre d’ailleurs très reconnaissant envers elle. Premièrement, il lui donne son nouveau nom : Kôdai-in en 1603. Ensuite, lorsqu’elle décide de faire construire son propre temple, le Kôdai-ji, le nouveau shôgun lui apporte son aide. Il l’invite également à  voir des pièces de nô en sa compagnie, se rend avec elle à des fêtes religieuses et l’amène voir les cerisiers en fleur. Plus encore, Kôdai-in conserve ainsi ses terres et en tire les revenus conséquents qui vont avec.

Cependant, Ieyasu se satisfait pas de sa victoire à Sekigahara et souhaite anéantir totalement les Toyotomi. A l’hiver 1614, il commence à assiéger le château d’Osaka. Cependant, il désire installer son quartier général sur une terre au sud du château. Or, ce territoire appartient à Kôdai-in. Il lui demande donc l’autorisation de l’utiliser et celle-ci la lui octroie.

Après une première trêve, Ieyasu reprend le siège du château en 1615 et met fin à la lignée des Toyotomi. Hideyori et Yodo-dono se suicident en effet. Kôdai-in, qui est restée en contact avec Date Masamune, lui fait part de ses sentiments quand à ce dénouement, auquel elle a contribué. Elle déclare être heureuse de ce qu’il s’est produit.


Une fin de vie paisible


Kôdai-in a ainsi réussi à survivre à cette époque tumultueuse et à s’assurer une fin de vie dans la stabilité et la prospérité. En effet, elle ne manque de rien et est aussi riche qu’un grand daimyô. A tel point que son fils adoptif Hideaki, pourtant lui aussi un seigneur, doit à un moment lui emprunter de l’argent. Elle continue également d’exercer ses talents de femme d’affaires en vendant de la soie à des marchands de Kyoto.

Ieyasu décède en 1616. Kôdai-in vit elle jusqu’en 1624, suffisamment longtemps pour voir l’avènement du troisième shôgun de la dynastie Tokugawa : Iemitsu. Le temple qu’elle a fait construire le Kôdai-ji, reste aujourd’hui un site touristique apprécié pour la couleur de ses érables en automne.

Vue du Kôdai-ji de nuit (source : *)

Kôda-in a exercé une action constante tout au long de la période. Elle a influé, à des degrés divers, sur les trois unificateurs du Japon. Son aide a été cruciale pour qu’Ieyasu puisse instaurer sa dynastie. Elle était également en contact avec les grands personnages de son époque, daimyô comme l’empereur, et certains d’entre eux se trouvaient redevables envers elle. Les historiographes de l’époque d’Edo se sont focalisés sur les hommes et les grandes stratégies des daimyô. Pourtant, il ne faut pas occulter la présence de femmes puissantes telles que Kôdai-in. Kitagawa Tomoko écrit d’ailleurs à son sujet : « Les samouraïs ne faisaient-ils que combattre ? Il leur fallait gérer les finances, la justice et s’occuper de leurs châteaux quand ils ne guerroyaient pas. C’est exactement ce qu’elle faisait. » (traduction personnelle). Bien qu’elle n’ait jamais combattu, Kôdai-in a exercé toutes les fonctions d’un samouraï de la période et sans doute mérite-t-elle aussi cette appellation.

Pour le prochain article, je vous propose de choisir entre deux femmes peintres :

-Katsushika Ôi (1800 ( ?) -1866 ( ?) : fille du célèbre peintre Hôkusai que la postérité a laissée dans l’ombre de son père mais qui a pourtant réalisé un certain nombre d’œuvres remarquables.

-Uemura Shôen (1875-1949) : artiste célèbre pour la beauté et le raffinement de ses portraits de femmes. A commencé à peindre très jeune et a réussi à s’imposer dans un monde d’hommes.

Vous pouvez voter dans les commentaires ou sur la page Facebook du blog. A très bientôt !


Articles liés 







Bibliographie


Livres sur l’histoire du Japon

Fukumoto Hideko, Pigeaire Catherine, Femmes et samouraï, Paris, Des Femmes, 1986.

Higuchi Chiyoko, Rhoads Sharon (trad.), Her place in the sun, women who shaped japan, Tôkyô, The East, 1973.

Iwao Seiichi et al.,Dictionnaire historique du Japonvol. 17, Tokyo, Publications de la Maison Franco Japonaise, 1985. 

Articles et travaux universitaires

Kitagawa Tomoko, Kitanomandokoro : A lady samurai behind the shadow of Toyotomi Hideyoshi, Thèse, Département d’études asiatiques, University of British Columbia, 2006.

Kitagawa Tomoko, « The conversion of Hideyoshi’s daughter Gô », Japanese journal of religious studies, vol. 34, n°1, 2007, pp. 9-25.

Wakita Haruko, Bouchy Anne, « L'histoire des femmes au Japon. La « maison », l'épouse et la maternité dans la société médiévale », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 54eannée, n°1, 1999, pp. 29-53.


Sitographie

« Kodai-ji, le temple aux érables et bambous à Kyoto », Kanpai, repéré à :https://www.kanpai.fr/kyoto/kodai-ji, dernière consultation le 25 octobre 2018.

vendredi 12 octobre 2018

Kasuga no Tsubone : l'ascension d'une nourrice

Kasuga no Tsubone (1579-1643), dont le titre signifie « dame Kasuga », est remarquable par son ascension sociale. Nourrice du troisième shôgun de la dynastie des Tokugawa, Iemitsu (1604-1651), elle exerce  sur son protégé une influence certaine. Sachant se montrer cruelle tout comme juste, elle a su imposer son pouvoir et devenir un personnage incontournable de son époque.


Portrait de Kasuga no Tsubone (source : *)


Une épouse insoumise


Kasuga, qui se nommait O-Fuku avant de recevoir son titre (le « O » avant son prénom est un préfixe honorifique), est la fille de Saitô Toshimitsu, un vassal haut-placé d’Akechi Mitsuhide, daimyô et père d’Hosokawa Gracia. Or, Mitsuhide trahit en 1582 son maître, Oda Nobunaga, avant d’être tué sur les ordres de Toyotomi Hideyoshi. Le père de Kasuga paie de sa vie la trahison de son seigneur : il est crucifié. O-An, son épouse, s’échappe avec ses sept enfants et se réfugie chez des membres de sa famille.

Kasuga passe son enfance de manière relativement paisible, même si elle contracte la petite vérole qui lui crible le visage de cicatrices. Elle reçoit une éducation complète : les manières aristocratiques n’ont pas de secret pour elle, mais en tant que femme issue de la classe guerrière Kasuga excelle au maniement des armes et particulièrement de la naginata. Elle épouse par la suite Inaba Masanari, un daimyô bien plus âgé qu’elle, dont elle a trois fils. 

Force est de constater que cette union ne fonctionne guère. Le mari de Kasuga est infidèle et celle-ci fait de nombreuses fois montre d’un tempérament sanguin et violent. Un soir, trois voleurs entrent ainsi dans la demeure de Masanari. C’est Kasuga qui se charge d’eux. Elle en tue deux mais le troisième parvient à lui échapper. 

Kasuga no Tsubone affrontant un voleur, (1880 ?), Adachi Ginkô (1853-?)


Kasuga va vite chercher une échappatoire. Heureusement l’épouse d’Hidetada (1579-1632), l’actuel shôgun, fils de Tokugawa Ieyasu, donne en 1604 naissance à un fils. Or, nul ne parvient à trouver une nourrice. Aucune dame n’accepte de faire le chemin périlleux pour se rendre de Kyoto à Edo. Kasuga va saisir sa chance. Elle apprend qu’une concubine de son époux est enceinte. Elle fait venir la femme, la tue de sang-froid d’un coup de sabre et rentre chez les siens à Edo. Elle finit par entendre parler de la quête du shôgunat et propose aussitôt ses services. Contrairement à Hideko Fukumoto et Yosaburo Takekoshi, Cecilia Segawa Seigle et Linda H. Chance ne mentionnent pas cet assassinat dans leur livre Ooku the secret world of the shogun’s women. Elles évoquent surtout le fait que le départ de Kasuga du domicile conjugal, en laissant ses fils derrière elle, ait généré nombre de rumeurs, dont certaines prétendant que sa décision était motivée par la jalousie. Il est également possible d’ajouter à ce mobile un désir de fuir la pauvreté dans laquelle elle se retrouve plongée suite à une dispute entre son époux et son seigneur.

Kasuga parvient à ses fins en faisant jouer ses relations. A cette époque, la personnalité de la nourrice compte autant, sinon plus, que son origine. Or, Kasuga est intelligente et cultivée, ce qui lui vaut d’être choisie. Le fait qu'elle quitte son mari sans le consulter révèle une grande indépendance. En effet, à cette époque le divorce était généralement entrepris à l’initiative de l’époux. Masanari consent à la séparation une fois que Kasuga obtient le poste de nourrice parce qu’il ne veut rien lui devoir. L’influence de cette dernière aurait en effet pu lui valoir un poste important. Cependant, une fois en place, Kasuga va devoir déployer toute son intelligence pour favoriser l’enfant qui lui a été confié.


La championne du jeune héritier


Plusieurs figures de nourrices ont joué un rôle important dans l’histoire du Japon en façonnant la destinée de leurs protégés. Parmi elles, Hiki no Ama (XIIe siècle), la nourrice du premier shôgun Minamoto no Yoritomo, ou encore Katakura Kita (1539-1610), nourrice du daimyô Date Masamune (1567-1636) et elle aussi redoutable combattante. Kasuga se retrouve très vite dans la même position lorsque le shôgun et son épouse ont un deuxième fils : Kunichiyo, également appelé Kunimatsu. 

 Kasuga rencontre alors une ennemie en la mère de son protégé. Celle-ci, nommée O-Eyo ou O-Gô (1573-1616), la benjamine de Yodo-dono, favorise ouvertement son second fils. Or, cette femme de caractère exerce un ascendant certain sur son époux, le fait qu’elle soit âgée de six ans de plus que lui y contribue sans doute pour beaucoup. La nourrice craint que, sous l’influence d’O-Eyo, Hidetada ne finisse par nommer son cadet comme héritier. Il faut également souligner que l’aîné souffre de la comparaison : il est frêle, a des difficultés à s’exprimer, tout en étant un enfant difficile. Kasuga comprend alors qu’il lui faut agir. Il en va de l’avenir de son protégé mais également de sa place en tant que nourrice.

Elle décide alors de mentir à ses employeurs en prétendant se rendre en pèlerinage au sanctuaire d’Ise. Sa destination est en réalité le château de Sunpu, qui se trouve tout proche et où réside l’ancien shôgun, mais toujours puissant et influent : Tokugawa Ieyasu. La nourrice réussi à avoir une entrevue avec lui et prend le risque de lui exposer le problème : son fils et sa belle-fille délaissent leur fils aîné, le prétendant légitime à la succession. 

Son audace paie : Ieyasu décide de rendre visite aux siens. Lorsque les membres de sa famille viennent pour lui rendre hommage, il demande au  jeune Iemitsu (Takechiyo de son nom d’enfant) de venir s’asseoir à ses côtés à une place surélevée. Le petit frère tente de suivre le grand mais Ieyasu lui ordonne de rester là où il est. Plus tard, des friandises sont apportées. Ieyasu tend alors le plateau à son premier petit-fils et enfin seulement daigne à ce Kunichiyo puisse en avoir. Il réprimande ensuite O-Eyo sur sa conduite. Le message est clair : Ieyasu soutient Iemitsu et il est hors de question qu’Hidetada nomme son second fils héritier. Il affirme l’importance de la succession par ordre de primogéniture afin d’éviter les querelles. Les deux parents comprennent très bien le message et Kasuga a gagné. Iemitsu devient shôgun en 1623 Soupçonné de fomenter une rébellion, Kunichiyo finit plus tard par se suicider. 


De nourrice à femme politique


Kasuga triomphe ainsi véritablement. Sa position privilégiée auprès du shôgun lui permet d’exercer une très grande influence. L’une des réalisations les plus importantes de Kasuga est l’établissement des règles régissant le Ôoku ou « Grand intérieur », cette partie du palais où résident l’épouse du shôgun, ses concubines et toutes les femmes occupées à leur service. Elle rédige des règles draconiennes : nul ne peut y pénétrer sans sauf-conduit et interdiction d’entrer dans cette partie du palais après sept heures du soir. Les hommes n’ont pas leur place dans cette institution entièrement gérée par les femmes. Elle est d’ailleurs gardée par des professionnelles des arts martiaux. Kasuga conduit elle-même les entretiens des personnes qu’elle souhaite recruter et connaît toutes les personnes qui y travaillent. Ce mode de fonctionnement continue d’être appliqué jusqu’à la chute de la dynastie Tokugawa. En récompense, le shôgun lui octroie un domaine, ce qui fait de Kasuga une femme très riche. Lorsqu’elle fait part de son désir de bâtir un temple à la mémoire de ses défunts parents, Iemitsu prend tous les frais en charge.

Portrait de Kasuga no Tsubone, Tanyu Kano (1602-1674)


Kasuga exerce également son pouvoir de manière plus indirecte dans la conduite des affaires de l’état. Premièrement, car les conseillers du shôgun ont tous grandit avec lui et connaissent Kasuga no Tsubone depuis l’enfance et respectent leur autorité. Deuxièmement, elle fait en sorte de placer ses proches à des postes importants : son fils, son frère, sa nièce, bénéficient tous de ses largesses. A la fin de la vie de Kasuga, pratiquement tous les conseillers d’Iemitsu sont soit des membres de sa famille, soit ses protégés. Elle sait tout autant comment manœuvrer le shôgun et faire en sorte que celui-ci l’écoute. 

Lettre écrite par Kasuga no Tsubone (source : *)


Bien entendu, le comportement de Kasuga soulève son lot d’oppositions. Cependant, les personnes qui manifestent leur dissidence ont tendance à ne pas rester longtemps en place. Ainsi, l’un de ses ennemis perd sa place et son fief après avoir protesté auprès du shôgun contre les initiatives de Kasuga. Celle-ci influence de ce fait les politiques du shôgunat. Son protégé écoute tous ses conseils et ses suggestions et la consulte avant de prendre des décisions. Ainsi, lorsqu’éclate au Sud du Japon en 1638 une rébellion de chrétiens et de fermiers, la rébellion de Shimabara, un membre de la garde rapprochée du shôgun déclare qu’il faudrait envoyer Kasuga régler la situation étant donné qu’elle est l’une des personnes en lesquelles Iemitsu a le plus confiance. Si Kasuga ne se rend pas sur place, la rébellion est néanmoins écrasée. 

Le règne d’Iemitsu est en effet marqué par des répressions brutales envers les chrétiens. Il se montre également isolationniste : en 1639, il décide de fermer complètement le Japon aux étrangers (à l’exception des hollandais qui commercent toujours dans une petite enclave), état de fait qui dure jusqu’en 1853. C’est le sakoku ou « pays fermé ». Il renforce également les institutions du shôgunat et renforce le régime à un niveau sans précédent. Il fait en sorte de s’assurer de la loyauté de ses vassaux en instaurant le système du Sankin kôtai ou « résidence alternée » qui les contraint à demeurer une année sur deux à Edo. Les épouses des daimyô y vivent, elles, de manière permanente et se transforment ainsi en otages. Voici ainsi le type de politiques de Kasuga a peut-être contribué à influencer.

Kasuga n’utilise pas uniquement son autorité pour avancer ses propres intérêts. Elle se montre également juste et soucieuse de l’intérêt de ses employés. Ainsi, elle se préoccupe notamment du salaire des femmes qui travaillent au Ôoku et fait ainsi en sorte de leur verser chaque année une prime lorsqu’elle constate qu’elles gagnent trop peu. Elle respecte également les règles qu’elle a fixées. Ainsi, elle rentrée après le couvre-feu, elle attend l'aube à la porte avec ses suivantes et fait par la suite l’éloge de la personne qui a refusé de lui ouvrir. Ce fait à un tel retentissement qu’il est mentionné dans les manuels scolaires jusqu’à la Seconde guerre mondiale, élevant Kasuga en modèle de moralité pour les jeunes lecteurs.

La nourrice se démarque également par sa loyauté. En 1629,  le shôgun Iemitsu tombe malade. Kasuga se rend au mausolée de Tokugawa Ieyasu pour prier pour le rétablissement de son protégé et jure de ne jamais se soigner en échange de la vie d’Iemitsu. Le shôgun se rétablit et Kasuga tient sa promesse jusque sur son lit de mort.

C’est d’ailleurs cette même année que Kasuga va intervenir directement dans les affaires de la cour impériale, bousculer les codes et contraindre l’empereur lui-même à la recevoir.


La femme qui fit trembler la cour


Les relations entre le shôgunat et l’empereur, à Kyoto, sont particulièrement tendues suite à un épisode connu sous le nom d’« incident du vêtement violet ». Si l’empereur souhaite octroyer à un moine un habit de cette couleur, qui symbolise un haut rang dans la hiérarchie religieuse, il doit d’abord obtenir l’autorisation du shôgunat. Or, l’empereur Go-Mizunoo (1596-1611) vient de passer outre, ce qui est une véritable provocation. Le shôgun réplique alors en frappant de nullité cette nomination tout en punissant sévèrement certains religieux, notamment par l’exil. Le souverain céleste rétorque alors qu’il va abdiquer et entrer en religion.

Or, le shôgunat n’a aucun intérêt à ce que cela se produise. Les Tokugawa avaient manœuvré pour unir une fille de leur sang, Tokugawa no Masako (1607-1678), plus connue sous son nom bouddhiste de Tofukumon’in, à l’empereur dans le but d'avoir un héritier impérial qui soit apparenté aux Tokugawa, leur permettant ainsi de mettre totalement la cour sous leur contrôle (l’empereur n’exerçait à cette époque plus qu’un pouvoir symbolique). Or, les fils de Tofukumon’in sont tous morts en bas-âge et elle n’a qu’une fille. Tout sera réduit à néant en cas d'abdication de Go-Mizunoo.

Kasuga est donc envoyée à la capitale par l’ancien shôgun et père de la princesse, Hidetada, preuve que celui-ci reconnaissait également ses capacités. Kasuga parvient à ses fins : elle se rend chez Tofukumon’in et se sert d’elle comme d’un intermédiaire pour obtenir une audience avec l’empereur. Une telle chose est sans précédent : Kasuga est une femme issue d’une famille de guerriers, elle ne possède pas de rang de cour et ne peut donc pas se présenter devant l’empereur. Heureusement, elle se fait adopter par une famille de l’aristocratie, proche du shôgunat, pour qui elle avait travaillé dans sa jeunesse et qui l’a également aidée à devenir la nourrice d’Iemitsu.

Kasuga est ainsi finalement reçue par Go-Mizunoo et un banquet est donné en son honneur. L’épisode provoque une vague de réactions très violentes chez les nobles de Kyoto, outrés par l’audace de cette nourrice. Un noble confie dans son journal son dégout de ce qu’il voit comme une disgrâce pour la cour. L’empereur lui-même s’épanche sur le caractère inédit de ce qu’il s’est produit. Cependant, l’ingéniosité de Kasuga est inutile et l’empereur abdique tout de même au lendemain de leur entrevue. 

Il nomme sa fille de six pour lui succéder. Elle devient l’impératrice Meishô (1624-1696) et la première femme à occuper trône impérial depuis 770. Le shôgunat a certes un empereur de sang Tokugawa sur le trône, mais c’est une fillette vouée à ne pas avoir de descendance. Néanmoins, Kasuga retourne à la cour en 1632 pour rencontrer la petite impératrice qui lui sert une coupe de saké. C’est à ce moment qu’elle est élevée au second rang de cour et reçoit ainsi le titre de Kasuga no Tsubone, ce qui ajoute encore plus à son prestige. Par ailleurs, elle fait à partir de ce moment office d’intermédiaire entre la cour et le shôgun Iemitsu et se rend fréquemment à la capitale.

Statue de Kasuga no Tsubone visible à Tokyo (source : *)


Cependant, si de nombreuses choses semblent réussir à Kasuga, un problème de taille la taraude : le shôgun n’a toujours pas d’héritier.


Un héritier pour la dynastie


Le shôgun Iemitsu a très probablement eu des liaisons homosexuelles et Kasuga s’est préoccupée de le voir sans descendance. Aussi a-t-elle eu de nombreuses fois le souci de lui trouver des femmes susceptibles de lui plaire. En 1639, une jeune femme de seize ans, abbesse d’un temple zen issue de la noblesse, vient présenter ses hommages au shôgun. Elle attire son regard et Iemitsu fait part de son désir de l’avoir pour concubine. Kasuga lui obéit et ordonne à la jeune nonne de ne pas rentrer à la capitale, et lorsque ses cheveux ont repoussé, la force à devenir la concubine du shôgun sous le nom d’O-Man. Cependant, O-Man aurait reçu l’ordre de la part d’officiels du shôgunat de ne jamais avoir d’enfant, sans doute car elle était issue d’une famille d’aristocrates de Kyoto et sa famille maternelle aurait pu saisir cette opportunité de peser sur le pouvoir en place.

Cependant, alors qu’elle se rend à un temple d’Ueno, Kasuga aperçoit une belle jeune femme qui ressemble à O-Man. Celle-ci est de très basse extraction mais Kasuga ne recule devant rien et fait entrer la femme au Ôoku sous le nom d’O-Raku. Celle-ci donne naissance à un héritier, le quatrième shôgun Ietsuna. En septembre 1641, les vassaux du shôgun viennent rendre hommage à l’enfant. C’est Kasuga qui tient le nourrisson dans ses bras et leur présente. L’enfant est enveloppé dans une étoffe portant non pas le blason des Tokugawa mais celui de la famille de la dame. Les daimyô doivent ainsi se prosterner devant l’enfant mais aussi dans le même temps, devant elle. Elle se présente comme si elle était la grand-mère de l’héritier (O-Eyo est morte en 1626) et fait ainsi un étalage de son pouvoir.


Loyale jusqu’au bout


Il s’agit là de l’un des derniers triomphes de Kasuga. Celle-ci tombe gravement malade, le shôgun en est d’ailleurs très affecté et prend fréquemment de ses nouvelles. Or, sa nourrice reste fidèle à son vœu et refuse de se soigner. Même alitée, Kasuga se soucie toujours de contrôler son image. Ainsi, un sculpteur vient la trouver avec une statue réalisée à son effigie mais la malade lui rétorque que le résultat ne lui convient pas. Il doit alors recommencer l’œuvre deux autres fois avant d’obtenir une approbation.

Sur son lit de mort, la dame écrit un poème où elle affirme avoir découvert la voie vers l’illumination. Elle décède finalement en 1643, à l’âge de soixante-quatre ans. Iemitsu observe alors un long deuil, de la durée de celui qui est normalement réservé à une personne de la famille Tokugawa. La tombe de Kasuga se trouve actuellement à Tokyo, au temple Rinshô-in. Celle-ci possède une particularité qui reflète parfaitement la personnalité de la dame. La pierre tombale est en effet pourvue d’un trou. Kasuga no Tsubone avait en effet demandé cette modification afin de pouvoir observer l’évolution du shôgunat. Elle n’était pas non plus prête à se détourner des affaires de ce monde. 

La tome de Kasuga no Tsubone (source : *)


Kasuga no Tsubone dans la fiction


Comme de nombreux personnages marquants de l’histoire japonaise,  le destin très romanesque de Kasuga no Tsubone a inspiré écrivains, dramaturges et réalisateurs. A l’ère Meiji, son personnage devient privé de ses aspérités pour en faire un modèle d'épouse et de mère parfaite. Ainsi, la pièce de théâtre de Fukuchi Ôchi  : Kasuga no Tsubone : Kenjo no Kagami (Kasuga no Tsubone : un miroir des femmes avisées) reprend cette image lisse et convenue. 

Kasuga no Tsubone a également eu l'honneur de sa propre série télévisée en 1989, Kasuga no Tsubone où elle est dépeinte comme une belle femme, intelligente et héroïque. Son personnage apparaît également dans la série Gô Himetachi no Sengoku (Gô, les provinces en guerre des princesses), centrée sur O-Eyo, la mère du shôgun Iemitsu. Kasuga y est ici décrite d’une manière très édulcorée, certes très diligente à la tâche mais humble, et finit d’ailleurs par se réconcilier avec la protagoniste. 

Kasuga no Tsubone jouée par Ôhara Reiko dans la série de 1989

Enfin, il est possible de noter sa présence dans les tome 2 et 3 du manga Le pavillon des hommes de Fumi Yoshinaga qui raconte l’époque d’Edo sous la forme d’une uchronie où une épidémie a décimé la population masculine du Japon et où ce sont désormais les femmes qui prennent le pouvoir. La Kasuga décrite y est très fidèle à la réalité, les grands évènements de sa vie son présents. Elle y apparaît comme une femme machiavélienne, qui prend certes des décisions cruelles mais le fait car elle est convaincue de servir un bien supérieur, tout en étant viscéralement fidèle au shôgun Iemitsu. 

Kasuga no Tsubone jouée par  Aso Yumi 
dans l'adaptation télévisée de du Pavillon des hommes (2012-2014)
(source : *)


Nul doute que son personnage complexe et marquant a su en tout cas trouver sa place dans l’imaginaire japonais. 

Le prochain article déclinera la dernière personnalité proposée au sondage : il s’agit de Nei, l’épouse légitime de Toyotomi Hideyoshi, une habile femme de pouvoir des provinces en guerre, respectée par tous les grands de son époque et pourvue de nombreuses responsabilités. Je l’avais déjà évoquée dans l’article sur Yodo-dono où elle était ainsi en position d’antagoniste, mais cette fois j’aurais ainsi l’occasion d’explorer son point de vue. Mais ce n’est pas tout. Plusieurs autres articles arriveront au courant du mois et vous feront suivre la bataille d’Aizu (1868) à travers les yeux des femmes qui y ont participé. A très vite ! 



Articles liés 


Bibliographie

Fukumoto Hideko, Pigeaire Catherine, Femmes et samouraï, Paris, Des Femmes, 1986,

Higuchi Chiyoko, Rhoads Sharon (trad.), Her place in the sun, women who shaped japan, Tôkyô, The East, 1973.

Iwao Seiichi et al., Dictionnaire historique du Japon vol. 19, Tokyo, Publications de la Maison Franco Japonaise, 1985. 

Murock James, A history of Japan, Abingdon-on-Thames, Routledge, 1996.

Sadler Arthur Lindsay, The maker of modern Japan : the life of Tokugawa Ieyasu, Abingdon-on-Thames, Routledge, 2010.

Segawa Seigle Cecilia, Linda H. Chance, Ooku the secret world of the shogun’s women, Amherst, Cambria Press, 2014.

Takekoshi Yosaburo, The economic aspects of the history of the civilization of Japan, Abingdon-on-Thames, Routledge, 2016.


Sitographie

Bakkalian Nyri A., « Katakura Kita : Warrior wet nurse, teacher of dragons »,Gutsy Broads, repéré à : https://gutsybroads.com/2017/04/katakura-kita-warrior-wet-nurse-teacher-dragons/,dernière consultation le 10 octobre 2018.

dimanche 29 avril 2018

Hosokawa Gracia : choisir sa foi

Martyre ou femme avant-gardiste assumant son individualité par le choix de sa religion ? L’existence dramatique d’Hosokawa Gracia (1563-1600) soulève des interprétations contrastées. Femme intelligente et résiliente, son parcours renseigne sur la situation des chrétiens au Japon dans une époque de guerre et de persécutions. 

Statue d'Hosokawa Gracia (source : *)


La fille du traître


Sans doute avez-vous remarqué l’apparente incongruité du prénom Gracia pour une Japonaise. Il s’agit en effet de son nom de baptême. Avant d’embrasser la foi chrétienne, elle se nommait Tama, ce qui signifie « Joyau ».  Gracia naît dans une famille haut placée de la classe guerrière. Son père est Akechi Mistuhide (1528-1582), l’un des principaux généraux au service du premier unificateur du Japon, Oda Nobunaga (1534-1582). 

Elle fait montre dès son plus jeune âge d’une vive curiosité intellectuelle. Oda Nobunaga faisant preuve d’ouverture vis-à-vis des étrangers, il autorise des jésuites portugais à prêcher au Japon, suite à l’arrivée des missionnaires en 1549, et se montre tolérant envers la construction de lieux de culte chrétiens. Gracia apprend donc seule le portugais avec l’aide d’un dictionnaire. Elle joue également de l’orgue et confectionne des pâtisseries, c’est donc une jeune personne aux nombreux talents.

A l’âge de seize ans, elle est mariée à Hosokawa Tadaoki qui a le même âge qu’elle. Gracia a de lui trois fils et deux, ou trois, filles. En 1582, un véritable bouleversement s’opère dans sa vie. Le père de Gracia décide de trahir son maître, Oda Nobunaga, et l’attaque alors qu’il passe la nuit au temple Honnô-ji avec très peu d’hommes. Acculé, Oda Nobunaga aurait eu le temps de se suicider par seppuku. Cependant, onze jours plus tard, Akechi Mitsuhide est tué sur les ordres de Toyotomi Hideyoshi (1537-1598), lui aussi l’un des vassaux de Nobunaga, et qui envisage de prendre sa succession.

Le destin de Gracia illustre la façon dont la situation d’une femme pouvait très rapidement basculer en ces temps troublés. Elle est désormais la fille d’un traître. Toute sa famille est exécutée. Son mari la répudie et la fait exiler dans une demeure de montagne. Gracia subit pendant deux ans cette forme de captivité. Elle a pour seule compagnie celle de ses servantes.


Une fausse libération


Le mari et le beau-père de Gracia ont les faveurs de Toyotomi Hideyoshi, lequel occupe désormais le pouvoir. En 1584, Gracia est amnistiée par Hideyoshi et va donc vivre dans la demeure de  son époux à Osaka. Le fait que Gracia puisse revenir de son exil n’équivaut en rien à une amélioration de cette situation : la voilà livrée au comportement jaloux et abusif de Tadaoki, qui l’assigne à résidence sans possibilités de sortir et la fait surveiller nuit et jour par dix-sept servantes. Pire encore, elle fait également face aux dérives violentes de ce dernier. Celui-ci va par exemple jusqu’à décapiter un ouvrier qui avait tenté d’épier sa femme et sert à celle-ci la tête de l’homme sur un plateau. Une chronique postérieure raconte également un autre incident similaire. Un serviteur, entendant Gracia et Tadaoki se disputer, jette un regard jugé un peu trop insistant à cette dernière. Tadaoki aurait alors tué l’homme sur le champ. Gracia, les vêtements souillés de sang, aurait pourtant conservé le même habit pendant quatre jours, jusqu’à ce que Tadaoki la supplie de l’enlever. Plusieurs autres versions de cette histoire existent et témoignent de ce fait de la force de caractère de Gracia et la montrent refusant de rester de marbre devant les injustices commises dans son entourage.

Des chroniques compilées pendant la période Edo entre 1759 et 1793, soit longtemps après les faits, rapportent plusieurs histoires dont il est difficile de vérifier la véracité, d’autant qu’il en existe plusieurs versions contradictoires. Beaucoup tournent autour du fait que Toyotomi Hideyoshi aurait convoité Gracia et que celle-ci aurait réussi à repousser à ses avances. Hosokawa Tadaoki aurait d’ailleurs exprimé sa jalousie à ce sujet, comme l’attesteraient ces poèmes qui pourraient avoir été échangés entre lui et Gracia (bien que cela soit remis en question, notamment par ce que ces poèmes sont jugés « maladroits » pour un couple aussi éduqué) :

Tadaoki :

Douce patrinia
De ma haie
Ne vous inclinez jamais
Au vent
Venu de la montagne de l’Homme

Gracia :

Comment pourrais-je 
M’incliner au vent
Surtout au vent
Venu de la montagne de l’Homme ?

Néanmoins, il me paraît important de rapporter ici certains de ces récits, qu’ils soient véridiques ou non, à cause d’une constance : la force qu’ils prêtent à Gracia. En effet, dans la première histoire, celle-ci est convoquée par Toyotomi Hideyoshi, qui a l’intention d’en faire sa concubine, mais envoie sa dame de compagnie à sa place. Lorsque celui-ci s’en rend compte, il est frappé par la loyauté de la suivante envers sa maîtresse et la laisse partir. Le maitre du pays envoie l’un de ses vêtements à Gracia et ajoute cette plaisanterie : elle mériterait qu’on lui offre trois concubins, dont lui-même fera partie.

Dans une autre variante, Gracia refuse de se rendre chez Hideyoshi car il est l’homme qui a tué son père. Elle rétorque qu’elle est prête à le poignarder s’il tente de s’emparer d’elle par la force. Ce qui fait d’ailleurs écho à un autre récit qui présente Gracia comme une guerrière féroce, revêtant l’armure lors de grandes campagnes militaires, montant à cheval avec adresse et combattant vaillamment. Cependant, face à ce mari violent, Gracia ne va pas trouver un peu de liberté par les armes mais par la découverte d’une nouvelle foi.


L’esprit en éveil


Gracia entend en effet parler du christianisme, cette religion étrangère qui se propage. Sa curiosité en est piquée et, le 29 mars 1587, alors que Tadaoki est absent, réussit à sortir de chez elle avec l’aide de ses suivantes et se rend à l’église d’Osaka. Elle y écoute le sermon d’un prêcheur japonais. Cependant, Gracia est une personne avide de connaissance et ne peut pas se contenter d’écouter passivement. Elle interrompt le prêche et pose toutes sortes de questions, comparant la doctrine chrétienne avec celle du zen. Gracia est en effet une adepte de la méditation et s’est montrée extrêmement douée en la matière, nul dans sa belle-famille ne parvient à l’égaler. Il est d’ailleurs important de souligner que les jésuites portugais avec lesquels elle est plus tard en contact louent sa grande intelligence, ce qui n’est pas rien compte tenu des préjugés ayant cour dans l’Europe de l’époque sur l’éducation des femmes.

Gracia ne peut se contenter de ce qu’elle a entendu, elle veut en savoir plus et envoie sa servante, Kiyohara Ito qui est plus tard baptisée sous le nom de Maria, à l’église avec une lettre emplie de questions. Gracia développe un véritable intérêt pour cette nouvelle foi et change son mode de vie : elle prie avec un chapelet, fait des dons aux pauvres ainsi qu’à l’église. Elle demande également aux missionnaires de lui envoyer des textes, en japonais et en portugais, afin qu’elle puisse les étudier et fait le catéchisme tous les dimanches aux femmes de son entourage. Elle veut étudier les textes dans leurs langues d’origine : en latin et en portugais. Lorsqu’elle ne comprend pas certains termes, elle envoie sa servante Maria porter ses questions à l’église. Elle finit par maîtriser suffisamment ces deux langues pour pouvoir faire des traductions en japonais et les enseigner. Gracia réussit également à convaincre les femmes de son entourage et ses servantes finissent par être toutes baptisées. Il est possible d’y voir une forme de libération pour elle : Gracia se créé une communauté et acquiert un nouveau savoir.



Gracia telle qu'elle est représentée sur une peinture murale de la cathédrale d'Osaka (source :*)


Cependant, Gracia n’a toujours pas reçu le sacrement qu’elle espère tant. Or, le 20 juin 1587, Toyotomi Hideyoshi décide d’ordonner l’expulsion des missionnaires du pays, c’est le début des persécutions contre les chrétiens. Dans l’urgence, les religieux, qui doivent se cacher, décident d’autoriser Maria à baptiser sa maîtresse. Gracia est ainsi baptisée par une autre femme et reçoit son nouveau nom. Maria lui sert par la suite de confesseur. Plus tard, elle baptise également ses deux plus jeunes enfants, sans que Tadaoki ne l’apprenne. 


La sororité de Gracia


Grâce au cercle de chrétiennes qu’elle a construit autour d’elle, Gracia parvient à créer un réseau d’échanges et de solidarité, qui va jusqu’à inclure des femmes résidant en dehors d’Osaka, à Kyoto par exemple. Elle tisse une véritable sororité qui lui permet de résister aux violences de son mari. En effet, dans le contexte qui suit l’édit d’expulsion des missionnaires, celui-ci n’hésite pas à blesser et mutiler ses servantes converties, ainsi qu’à les jeter dehors. Gracia est également la cible de son comportement violent et subit plusieurs fois des menaces de la part de Tadaoki qui veut la pousser à renoncer à sa foi, sans succès néanmoins.

Cependant, elle parvient également à soustraire l’une des femmes qui l’entourent à cette cruauté. Tadaoki jette en effet son dévolu sur une jeune servante nommée Luisa, laquelle a été l’une des premières à se convertir sous la férule de Gracia. Celle-ci aide Luisa à s’échapper en l’envoyant chez un couple de chrétiens de sa connaissance, chez qui elle planifie d’ailleurs de se réfugier au cas où il lui faudrait fuir son époux. Il s’agit d’un  tour de force puisque les femmes sont étroitement surveillées. Lorsque Tadaoki fait chercher Luisa, Gracia et ses compagnes lui répondent que Luisa est malade et lui donnent une lettre, écrite par la jeune femme, où celle-ci insulte le maître des lieux et déclare qu’il n’est qu’un homme vil. Comprenant que les femmes sont en train de le défier, Tadaoki déchire la lettre en mille morceaux.

Gracia jouée par  Hashimoto Manami dans la série historique Sanada Maru (source : *)


Gracia projette également de lui échapper. Cependant, les jésuites avec lesquels elle a échangé par le passé lui ont conseillé de se soumettre à son époux, de se conformer aux commandements divins et de rester près de lui et d’endurer. Plusieurs témoignages rapportent que Gracia essaie, après son baptême, de se convaincre qu’il s’agit de la marche à suivre, elle se fait moins défiante. Cependant, elle revient très vite à la réalité et décide en 1588 de s’enfuir et de divorcer. Il existait en effet à cette époque plusieurs temples et refuges où une femme dans la situation de Gracia pouvait se réfugier afin d’y trouver une protection contre un époux violent.

Le problème est que, dans ce contexte troublé, l’église chrétienne n’a aucun intérêt à voir Gracia fuir. Lorsqu’elle leur écrit qu’elle va quitter son mari, le couple sur lequel elle comptait se désiste de crainte de faire face au danger de devoir la protéger, elle la femme d’un seigneur. Gracia écrit à l’un des jésuites en lui disant qu’elle va tenter de  rejoindre Kyushu, là où d’autres missionnaires se cachent. Celui-ci lui répond de ne pas le faire et lui envoie maintes lettres en ce sens, en lui disant que son action va les mettre en danger. Si une femme de son rang quittait son mari après s’être convertie, cela aggraverait les persécutions contre les chrétiens. Gracia se heurte à des refus et à des réponses moralisatrices. Ainsi, il faut expliquer le fait qu’elle n’ait pas pu quitter Tadaoki par le contexte de la période. 


La fin de la souffrance


Toyotomi Hideyoshi meurt en 1598. Tokugawa Ieyasu convoite très vite de prendre la tête du pays. Ses troupes et celles des vassaux fidèles aux Toyotomi s’affrontent en 1600 pendant la campagne de Sekigahara. Tadaoki prend le parti des Tokugawa. Néanmoins, sa demeure, où est restée Gracia, se trouve prise pour cible par Ishida Mitsunari, qui sert les Toyotomi, lequel souhaite prendre Gracia en otage.

Ishida demande tout d’abord à Gracia se de rendre au château d’Osaka. Cependant, celle-ci refuse d’obéir. Ishida attaque alors la demeure des Hosokawa. Gracia refuse d’être capturée et meurt le 25 août 1600, dans une maison dont elle a ordonné qu’on la livre aux flammes. Quelle fin a-t-elle choisi ? Dans de telles situations, il était en effet fréquent pour les femmes de la classe guerrière de se donner la mort pour éviter le déshonneur de la capture. Les versions existantes se contredisent. 

Celle rapportée par les jésuites fait mourir Gracia en martyre, fidèle à sa foi chrétienne qui lui interdit le suicide. Elle se réfugie dans son oratoire, annonce à ses servantes qu’elle va quitter cette vie puisque c’est ce que lui a ordonné son mari. Ses servantes souhaitent l’accompagner dans la mort, cependant, Gracia refuse et leur ordonne de s’enfuir. Elle commence alors à prier, tandis que l’un des guerriers de son mari la décapite, possiblement sur ordre de Gracia elle-même.  

Au contraire, dans toutes les versions contenues dans les chroniques japonaises postérieures, sauf une, Gracia choisit de se suicider, comme il sied ainsi à une femme de sa position. Certaines vont jusqu’à la faire tuer ses enfants avant de se donner elle-même la mort. 




Cette estampe de Kobayashi Kiyochika (1847-1915), réalisée en 1885, reprend la version japonaise dans laquelle Gracia se donne la mort. Ici, elle s'apprête à accomplir le jigai le suicide rituel féminin. Ses jambes sont entravées pour garder une posture décente dans la mort tandis qu'elle écrit son poème d'adieu. Sa dague est posée devant elle afin qu'elle puisse se trancher la gorge.


Autre estampe d'Adachi Ginko (1853-?) reprenant le même thème, cette fois Gracia s'apprête également à tuer ses enfants.

Où se situe la vérité ? Les jésuites voulaient-ils en faire une martyre ? Ont-ils refusé de raconter un suicide qui contredisait les croyances de Gracia ? Les versions japonaises voulaient-elles au contraire ignorer le fait que Graciait a été chrétienne et l’ont-elles dépeinte comme une honorable femme de la classe guerrière ? 

La plupart des théories laissent entendre que le tort se situe du côté des versions japonaises, même s’il ne faut pas occulter les biais des versions jésuites qui insistent notamment sur la supposée volonté de Gracia d'obéir à son époux. En effet, Gracia semble avoir été de son vivant attirée par le martyr. De plus, elle avait déjà réfléchi à la question de sa mort.  Sa belle-famille a en effet traversé une situation de vive inquiétude lorsque Toyotomi Hideyoshi a fait éliminer son neveu et héritier Hidetsugu pour qu’il ne se mette pas en travers du chemin du fils qu’il a eu avec Yodo-dono. Or, les Hosokawa soutenaient Hidetsugu. Gracia, à qui son mari avait ordonné de se suicider si la situation le réquérait, avait alors écrit aux jésuites à ce sujet, qui lui avaient répondu que le suicide était un péché. Quoi qu’il en soit, Gracia croyait en l’immortalité de son âme et sans doute s’était elle préparée à sa mort. De plus, il est impossible qu’elle se soit tuée en emmenant ses enfants avec elle car ses filles et ses fils lui ont tous survécu.

Son mari fait par la suite donner une messe pour elle. Cependant, étant donné qu’il s’agissait d’un homme violent et peu religieux il est fort possible qu’il ait en réalité fait cela par crainte que l’esprit de Gracia ne revienne se venger. Les croyances de l’époque étaient emplies d’histoires de fantômes de femmes abusées et maltraitées revenant de la tombe pour faire payer leurs tortionnaires. 

Par la suite, l’image de Gracia connaît toutes sortes de fluctuations. Pour les jésuites, elle devient la femme martyr, vertueuse et soumise. Dans le Japon des Tokugawa, dominée par l’idéologie néo-confucéenne, elle incarne aussi la femme dévouée, qui se sacrifie pour son époux, mais les références à sa foi sont gommées. Cette vision efface la réalité d’une personnalité affirmée, à l’esprit vif et qui ne s’est jamais complètement soumise. Gracia était une érudite, une femme qui enseignait et était capable de susciter la ferveur et l’admiration. Son histoire révèle également le rôle qu’ont eu les femmes dans la propagation du christianisme au Japon. Par la suite, les persécutions contre les chrétiens deviendront encore plus virulentes avec l’interdiction du christianisme en 1614 et ceux-ci devront vivre dans la clandestinité.

Le personnage de Gracia a également beaucoup était repris en littérature, la romancière Miura Ayako lui consacre un roman historique : Dame  Hosokowa Gracia en 1974 et elle est également l’inspiration du personnage de Mariko dans le roman de James Clavell, Shogun.

Laissons le dernier mot à Gracia avec ce poème qu’elle aurait écrit, selon la tradition, avant de mourir : 

Seules les fleurs qui savent
A quel moment elles doivent perdre leurs pétales
Méritent d’être appelées « fleurs »
Il en est de même pour l’être humain


Le prochain article traitera d’une impératrice consort à l’aube d’une nouvelle ère.


Bibliographie :


Fukumoto Hideko, Pigeaire Catherine, Femmes et samouraï, Paris, Des Femmes, 1986, 279 pages.

Fujimura Makoto, Hidden faith born of suffering, InterVarsity press, 2016, 263 pages.

Iwao Seiichi et al., Dictionnaire historique du Japon, volume 8, 1982. Lettre H (2) pp. 111-112.

Mulhern Chieko I., Japanese women writers : a bio-critical sourcebook, Westport, Greenwood press, 1994, 536 pages.

Nawata Ward Haruko, Women religious leaders in Japan’s christian century, Routledge, 2016, 421 pages.


Sources web :


Haskell Yasmin, Makoto Harris Takao, « Battered wife or « strong woman » : the real life and death of Gracia Hosokawa », The conversation, 26 février 2015, accessible depuis :https://theconversation.com/battered-wife-or-strong-woman-the-real-life-and-death-of-gracia-hosokawa-37793, dernière consultation le 28 avril 2018.