vendredi 19 octobre 2018

La bataille d'Aizu, épisode 2 : résister ou périr


Bonjour à tous, voici le deuxième article consacré au siège du château d’Aizu en 1868. Dans le premier épisode, j’évoquais le contexte et l’éducation reçue par les femmes issues de la classe guerrière de ce fief. Cette fois, alors que l’armée impériale est aux portes, les femmes d’Aizu doivent faire un choix : résister en aidant à la défense (en prenant les armes ou en aidant les combattants) ou périr pour échapper à l’ennemi.

Rappel : Ces articles sont des extraits remaniés de mon mémoire de fin d’études. Je serai ainsi particulièrement vigilante les concernant. Merci de me citer si vous désirez les utiliser comme références.

Avertissement : Cet article comporte des descriptions de meurtres (infanticides) et de suicides


Yamamoto Yaeko jouée par Ayase Haruka dans la série Yae no sakura
(source : *)


Le suicide comme acte de résistance 


Il est intéressant de voir que les réactions des femmes pendant cette bataille relèvent d’initiatives personnelles, en effet, aucune directive officielle n’a véritablement été donnée par les autorités d’Aizu  à ce sujet.  La discrétion est laissée à chaque famille de décider ce qui doit-être fait. Pour certaines d’entre elles, la contribution à la défense passe par la mort. Ainsi, cette date du 8 octobre est celle où des suicides, principalement féminins, de masse ont lieu. Au total, plus de 230 hommes et femmes de familles guerrières auraient péri de leur propre main ce jour-là. 

Ces morts féminines par jigai (suicide féminin rituel, consiste à se trancher la gorge après s’être entravé les jambes pour garder une posture digne) ne sont pas uniquement le produit d’une loyauté aveugle mais sont mues par un calcul rationnel et une absence d’illusions chez ces femmes. Certaines ont perdu tout soutien ou appui masculin pendant les précédentes batailles, elles sont souvent socialement et économiquement vulnérables, en raison de leur âge ou de leur statut, beaucoup sont issues de familles guerrières de rang inférieur. Elles craignent d’être vendues par l’armée impériale à des « Occidentaux » et redoutent la capture. Certaines, comme les femmes de la famille de Shiba Gorô considèrent qu’elles seront inutiles dans la défense du château, qu’elles consommeront les provisions des guerriers et décident donc de se tuer dès que l’ennemi a pénétré dans la ville afin de s’éviter le déshonneur. Ainsi lorsqu’elles demandent à Gorô de fuir, les femmes ont en réalité déjà choisi de mourir. La grand-mère déclare d’ailleurs à son petit-fils Shirô, qu’elle a envoyé dans le château pour combattre, qu’elle l’attendra dans le royaume des morts. 

Cette résistance passive entraîne également avec elle de très jeunes victimes. Lorsqu’un serviteur de la famille de Shiba Gorô se précipite dans la maison en annonçant avoir des nouvelles de l’avancée de l’ennemi, la plus jeune sœur, Satsu, alors âgée de 7 ans, tire aussitôt sa dague mais sa mère la calme en lui disant que le moment n’est pas encore venu. La jeune fille est pourtant prête à commettre l’irréparable. En effet, lorsque ces femmes samouraïs choisissent la mort, elles emportent généralement avec elles les proches qui dépendent d’elles, qu’il s’agisse d’enfants ou de parents à charge, qui sont considérés comme ayant encore moins de chances de survivre par eux-mêmes. Dans la famille de Shiba Gorô, sa mère, sa grand-mère, sa belle-sœur et deux de ses sœurs emprunteront ce chemin, ainsi qu’une autre sœur partie vivre avec son mari qui se tue avec ses deux filles, son époux blessé ainsi que ses beaux-parents. Ce choix n’est pas uniquement lié à l’arrivée des troupes ennemies dans la ville : les femmes ont également la possibilité de se réfugier en dehors chez des familles campagnardes. Celles qui ont choisi cette option en espérant veiller sur des enfants ou des proches âgés se sont parfois résolues à se suicider après avoir les tués. L’article de Diana E. Wright ne fournissant pas de statistiques, il est difficile de mesure l’ampleur de ce phénomène.

La majorité des femmes n’a pour autant pas recours à une option si désespérée, même celles avec des personnes à charge qui risquent pourtant de devenir un fardeau une fois le siège débuté, et décident de se barricader dans le château avec les troupes lorsque la nécessité s’en fait sentir. Il est néanmoins essentiel de ne pas survoler ces tueries de masse. Leur caractère spectaculaire, outre le fait de souligner une froide détermination et un code d’honneur et d’abnégation à toute épreuve, ne doit pas faire oublier qu’il s’agit également dans certains cas d’un acte de résistance. Par ailleurs, ces suicides ne concernent pas que des femmes pauvres et isolées. L’un des cas les plus marquants réside dans la mort des femmes de toute une famille, celle du général Saigô Tanomo, commandant des forces d’Aizu. 21 de ses proches et au moins 4 serviteurs préfèrent la mort à la fuite. Parmi ces personnes figurent la mère, les deux sœurs et la femme de Tanomo, Chieko alors âgée de 34 ans. Les cinq filles du couple, de la plus âgée Taeko (16 ans) à la plus jeune, Sueko (2 ans) se tuent ou sont tuées par leur mère. 

Il est ainsi important d’interroger la perception que ces femmes avaient de leur choix. Or, les poèmes que certaines d’entre elles ont laissés avant de se suicider révèlent qu’elles envisageaient leur suicide comme un acte guerrier, bien que n’ayant pas choisi de prendre les armes.

Même si je répète mille fois
La naissance et la mort
Je ne pourrai pas renaître, hélas
Sous la forme d’un homme.
Cependant moi, femme,
Je peux faire un seul geste
Réservé aux hommes
(Poème d’adieu de Mitsuko, vingt-six ans, petite sœur de Saigô Chieko)

J’ai vécu le chemin
Qu’on m’indiquait comme
Le chemin du samouraï
Alors je vais suivre ce chemin
Que l’on m’indique comme
Le chemin du samouraï pour
Le voyage au pays des morts
(La cadette Yuuko, vingt-trois ans)

Si nous partons 
La main dans la main, 
Nous ne perdrons jamais le chemin
(Première partie du poème écrit par Takiko, treize ans, l’une des filles de Chieko)

Suivons ce chemin
Allons ensemble
Pour passer la montagne de la mort
(Seconde partie du poème, écrite par l’aînée Taeko, seize ans)

 Le poème de Saigô Chieko est quant à lui inscrit sur le monument qui aujourd’hui commémore la mort de toutes les femmes ayant péri pendant la bataille d’Aizu. Ce testament poétique est aujourd’hui devenu un axiome pour les jeunes femmes d’Aizu qui se lancent sur les traces de leurs ancêtres en apprenant le maniement de la naginata. Saigô Chieko y affirme en effet sa détermination et incarne en quelque sorte l’esprit des femmes d’Aizu marqué par la fermeté et l’intransigeance :

Voilà, je suis.
Vous devez constater qu’il existe
Un bambou dont le nœud ne casse pas
Bien que le bambou incline
Selon la direction du vent

Leur mémoire est d’ailleurs commémorée au buke yashiki (demeure d’une famille guerrière) d’Aizu, lieu ayant en effet appartenu à la famille Saigô. Des mannequins représentant les filles de la famille sont visibles dans la pièce même où elles se sont jadis suicidées tandis qu’au mur un tableau dépeint l’événement sous la forme d’une glorieuse apothéose. La mise en scène souligne l’adhésion aux codes du guerrier, puisqu’elle reproduit un épisode s’étant produit pendant le siège. Une jeune fille encore vivante lève la tête vers un soldat ennemi qui vient de pénétrer dans la pièce. Gravement blessée, elle n’a pas réussi à se donner la mort. Aussi demande-t-elle au nouvel arrivant s’il est un allié afin qu’il puisse dans ce cas l’achever. Bien que n’étant pas dans son camp, l’homme choisit néanmoins de mettre fin à son agonie. 


Commémoration du suicide des femmes de la famille Saigô (photos personnelles)
La jeune fille sur la deuxième photo regarde l’ennemi, hors champ, pour lui demander de l’achever.

Enfin, cette détermination suicidaire prend également une dernière forme, qui relie en quelque sorte entre elles les différentes attitudes observées. Certaines guerrières n’envisagent de mourir qu’uniquement en combattant après avoir coupé leurs dernières attaches en ce monde. Ainsi, Kawahara Asako, femme de magistrat, se coupe les cheveux, à la manière masculine, comme le font également les combattantes de l’unité des femmes ou jôshigun (dont le cas sera étudié dans l’article suivant) et part au combat armée de sa naginata avec l’objectif clairement affiché de ne pas en réchapper. En effet, emportée par la vague de violence ayant traversé tout le domaine, Asako vient de décapiter sa belle-mère et sa fille. Yamamoto Yaeko, une autre combattante, raconte l’avoir vue avec son kimono blanc maculé de sang. Après avoir participé à sa première sortie, Asako a été contrainte de retourner dans les murs du château à cause d’une retraite massive de guerriers. 

D’autres femmes ont en effet choisi de se retrancher dans les murs et de participer à la défense de manière plus active. Leur rôle, bien que restant principalement lié au soutien, s’avère crucial pour permettre aux troupes de tenir.


 Les femmes : pilier de la défense


Le siège du château d’Aizu débute officiellement le 8 octobre et va durer un peu moins d’un mois. Retranchées dans le château, les femmes jouent un rôle de soutien essentiel. Cependant, le combat et la mort ne sont pas loin et les défenseuses jouent leur vie en de nombreuses occasions, tout en offrant une aide indispensable. Leur rôle de base s’inscrit dans la continuité de ceux observés lors des sièges de châteaux ayant lieu au début du XVIIesiècle : elles fabriquent des munitions, préparent des repas et soignent les blessés mais se chargent également d’éteindre les incendies qui se déclarent à cause des canons ennemis. Elles se précipitent pour couvrir les boulets tirés par l’adversaire avec des sacs de riz et nattes humides avant qu’ils n’explosent. Àce titre elles s’exposent directement. Ces combattantes au rôle défensif sont appelées jôhei, pour les différencier du jôshigun, l’unité des femmes qui part directement affronter l’armée impériale. 

Elles sont placées sous la direction de Matsudaira Teruhime, la sœur adoptive de Matsudaira Katamori, qui bien que devenue nonne bouddhiste, coordonne les activités de quelques 600 femmes et enfants pendant le siège. Une unité féminine se constitue d’ailleurs pour lui servir de gardes du corps ainsi qu’aux deux épouses secondaires de Matsudaira Katamori. Le nombre de soldats touchés est très important : Teruhime met à disposition ses appartements pour pouvoir accueillir plus de 500 d’entre eux. Il faut également noter les conditions dans lesquelles elles doivent opérer : l’hygiène à l’intérieur du château est déplorable et à la fin du siège les défenseurs sont à court de bandages, les femmes n’hésitent pas à utiliser tout ce qui se trouve à leur disposition, notamment leurs propres habits et vont jusqu’à réduire en charpie des vêtements de soie.  De même, elles se retrouvent obligées de stériliser les blessures avec de l’alcool de piètre qualité. En plus de tout cela, le frère de Shiba Gorô témoigne qu’aucune n’hésitait, s’il le fallait, à revêtir le kimono blanc et à partir combattre, naginata en main. 


Yamakawa Futaba (1844-1909), combattante ayant participé à la défense du château. 
S’engage plus tard pour la défense de l’éducation féminine
(Source : *)

Les femmes collectent également de quoi assister les défenseurs, certaines tentent, lorsque cela est encore possible, des excursions en dehors du château afin de rapporter des provisions. Une femme de soixante ans essaie par exemple de se procurer des légumes, mais elle est arrêtée en chemin par un soldat ennemi et le tue avec sa dague avant de retourner à la forteresse. Àpartir du 11 octobre, les défenseurs comprennent qu’ils risquent de se trouver en manque de munitions. Ce sont de vieilles femmes qui vont être chargées de collecter les balles ennemies afin de pouvoir s’en servir de nouveau. De très jeunes filles se voient également confier la tâche d’approvisionner les tireurs. Alice Mabel Bacon (1858-1918, enseignante américaine ayant vécu au Japon) livre dans ses écrits un témoignage de première main, celui d’une petite fille ayant vécu le siège d’Aizu. Le nom de l’enfant n’est pas cité dans l’ouvrage mais il est possible de supposer qu’il s’agit d’Ôyama Sutematsu (1860-1919), pionnière de l’éducation féminine au japon. L’âge concorde en effet, la jeune fille en question était âgée de 8 ans pendant la bataille. De plus Sutematsu est par la suite choisie par le gouvernement Meiji à l’âge de 12 ans pour partir vivre aux États-Unis où elle est justement  accueillie dans la famille d’Alice Mabel Bacon. 


Ôyama Sutematsu adulte (Source : *)

Quoi qu’il en soit, ce témoignage ne fait que conforter la violence de la situation et de la bataille, puisque la petite fille était chargée de courir sous les bombardements ennemis et au milieu des tirs, lesquels avaient tué de nombreuses autres femmes du château,  pour porter aux défenseurs les cartouches que fabriquaient les femmes. Pourtant, elle témoigne ne pas avoir eu peur et montre à ses interlocuteurs le petit sabre qu’elle portait sur elle, expliquant qu’elle n’aurait pas hésité à se tuer avec si l’ennemi l’avait capturée. L’Américaine raconte que l’expression de la jeune fille au moment où elle prononçait cette phrase ne laissait aucun doute quant à sa résolution et sur le fait qu’elle n’aurait pas hésité à recourir à une telle extrémité. 

Cette petite fille a peut-être porté des munitions à l’une des tireuses qui ont lutté pour défendre la forteresse. La plus connue d’entre elles est Yamamoto Yaeko (1845-1932) sans doute grâce à son parcours exceptionnel et au fait qu’elle ait écrit afin de faire part de son expérience. Elle se démarque par sa maîtrise remarquable des armes à feu et son rôle de commandement pendant la défense. Cependant, la « Tomoe Gozen d’Aizu » (Tomoe Gozen est une célèbre guerrière du XIIesiècle), telle qu’elle était nommée, n’est en réalité pas une exception : les fusiliers du château étaient en effet composés d’hommes et de femmes. Âgée de 23 ans au moment du siège, Yaeko est la fille de Yamamoto Gonpachi, un instructeur spécialisé dans l’utilisation de l’artillerie.  Comme toute fille de samouraï, elle sait manier la naginata, mais son frère aîné Kakuma l’a formée à l’usage des armes à feux et elle est capable d’utiliser des modèles récents comme le fusil Spencer. 


Photo de Yamamoto Yaeko
(Source : *)

Dès le 8 octobre, Yaeko commence à participer à des sorties nocturnes. Elle a demandé à une autre combattante en charge de la protection de Teruhime, Takagi Tokio de lui couper les cheveux. Yaeko porte en effet des habits d’homme et parfois une armure féminine. Armée de son fusil Spencer, elle porte deux sabres à la ceinture. Elle a en réalité repris les habits d’un autre de ses frères mort au combat et demande à être traitée comme si elle était ce dernier. Pendant la bataille, Yaeko supervise aussi les femmes dans la fabrication des munitions. Elle commande également des hommes en charge de l’un des canons de la forteresse et n’abandonne pas son poste, même lorsque, le 28 octobre, le feu de l’ennemi se fait extrêmement virulent et qu’au moins 1208 boulets sont tirés sur le château. 



Statue de Yamamoto Yaeko armée de son fusil (photo personnelle)

Le siège brisé, Yaeko est faite prisonnière avec les hommes et détenue au camp d’Iwashiro. Après sa libération, elle se rend à Kyôto, après avoir divorcé de son premier époux, pour y retrouver son frère Kakuma. Elle y rencontre et épouse Niijima Jô, se convertit au christianisme et aide son mari à fonder l’université de Doshisha. Plus tard, elle devient infirmière pour la Croix-Rouge et sert en tant que telle pendant la guerre russo-japonaise en 1905. Par ailleurs, elle reçoit pour ses activités d’infirmière la médaille de l’ordre de la couronne précieuse le 25 décembre 1896.

Si le rôle des femmes dans la défense apparaît en continuité de celui joué par leurs ancêtres, certaines guerrières d’Aizu ont également ressuscité le rôle des femmes dans les armées en se rendant directement sur le champ de bataille. Rendez-vous au prochain épisode ! 


Bibliographie

Ouvrages sur l’histoire du Japon

Bacon Alice Mabel, Japanese girls and women, Boston,Houghton Mifflin and company, 1892.

Fukumoto Hideko, Femmes à l’aube du Japon moderne,Paris, Des femmes, 1997.

Shiba Gorô, Craig Teruko (trad.), Remembering Aizu: the testament of Shiba Gorô, Honolulu, University of Hawai’i press, 2000.

Articles universitaires

Wright Diana E., « Female combatants and Japan’s Meiji restauration: the case of Aizu », War in history,vol. 8, n° 4, 2001, pp. 396-417


Sitographie

« Chronologie de la vie de Yamamoto Yaeko », Doshisha’s Women’s college of liberal arts, repéré à : http://www.dwc.doshisha.ac.jp/yae/profile/chronology.html, dernière consultation le 18 octobre 2018.

« Chronologie de la vie de Yamamoto Yaeko », Yae no furusato Fukushima, repéré à : http://www.yae-mottoshiritai.jp/jinsei/yae.html, dernière consultation le 18 octobre 2018.

« Princess Ôyama », Biographie de Yamakawa Sutematsu, Vassar alumni encyclopedia, repéré à : http://vcencyclopedia.vassar.edu/alumni/princess-oyama.html, dernière consultation le 18 octobre 2018.

« Profil de Yamamoto Yaeko », Doshisha’s Women’s college of liberal arts, repéré à : http://www.dwc.doshisha.ac.jp/yae/profile/01.html, dernière consultation le 18 octobre 2018.


Documentaire

« Aizu: land of the last samurais », Seasoning the seasons,documentaire, NHK World, 2015.


mercredi 17 octobre 2018

La bataille d'Aizu, épisode 1 : les guerrières du château grue

Il y a 150 ans, le 8 octobre 1868, débutait le siège du château d’Aizu. Cet épisode de la guerre de Bôshin a vu s’illustrer de nombreuses femmes dans la défense de leur domaine et leur mémoire est toujours honorée de nos jours dans la région. Aussi, tout au long du mois d’octobre, ce blog accueillera, en plus des articles classiques, plusieurs courts articles traitant de la place des femmes dans cette bataille. 

Avertissement : Ces articles sont des extraits remaniés de mon mémoire de fin d’études. Je serai ainsi particulièrement vigilante les concernant. Merci de me citer si vous désirez les utiliser comme références. 

Sur ce, le premier épisode va présenter le contexte de cette bataille et l’éducation martiale des femmes d’Aizu. Bonne lecture !

La bataille d’Aizu, (début octobre jusqu’au 5 novembre 1868) est l’un des cas les plus documentés concernant les dernières apparitions des héritières des traditions samouraïs sur le champ de bataille. Les femmes jouent en effet un rôle plus que crucial dans la défense de ce château assiégé par les troupes impériales, ce qui donne lieu à de nombreux exemples de bravoure, lesquels sont encore célébrés aujourd’hui. Ce cas mérite également d’être étudié par la pluralité de mémoires et de témoignages, notamment féminins, disponibles à son sujet.


Leçon de combat, (1900 ?), Hirezaki Eiho (1881-1968)

Un domaine résolument guerrier face à la restauration du pouvoir impérial


La bataille d’Aizu prend place dans le cadre de la guerre de Boshin, qui voit le shôgunat renversé par les forces de l’empereur Meiji, lequel fait d’Edo, renommée Tokyo, sa nouvelle capitale. La source des tensions ayant conduit à ce conflit se trouve principalement dans l’arrivée des Américains au Japon en 1853 et 1854. Devant la puissance étrangère, le Japon n’a d’autre choix que d’accepter de s’ouvrir et de commencer à commercer avec l’extérieur. Le pays réalise également le caractère limité et dépassé de son armement. De là, différentes factions vont se créer quant aux moyens à adopter, le shôgun ayant vu sa légitimité s’effondrer au moment où il a cédé face aux Américains La restauration d’un pouvoir impérial fort s’impose alors comme une solution, notamment pour les domaines de Satsuma et Chôshû, qui après deux premières campagnes les opposant au pouvoir shôgunal, proclament le 3 janvier 1868 la restauration du pouvoir impérial après un coup d’État à Kyoto et marchent sur Edo avec l’empereur, laquelle est occupée en mars 1868. 

Carte de la guerre de Bôshin (source : *)


Conscient de la pression et de la nécessité d’une réforme, le jeune shôgun Tokugawa Yoshinobu avait décidé en décembre 1867 de restituer ses pouvoirs à l’empereur. Cependant cette issue ne convient pas à certains partisans des Tokugawa, ce qui fait que certains domaines vont alors prendre les armes contre la faction impériale. C’est justement le cas d’Aizu, dont la famille dirigeante est une branche des Tokugawa, ce qui est à l’origine d’un attachement très fort au maintien du régime. Qui plus est, le daimyô d’Aizu, Matsudaira Katamori avait été nommé shugo (gouverneur militaire) en 1862 à Kyoto afin de s’assurer que la famille impériale demeure sous contrôle shôgunal. De plus, il a tenté le 27 janvier 1868 de reprendre, sans succès, Kyoto à la faction impériale. Refusant d’accepter la fin du pouvoir shôgunal, il rejoint l’alliance anti-impériale, formée par d’autres domaines rebelles et se retrouve ainsi assiégé sur ses terres à l’automne 1868. Le 8 octobre 1868, les troupes d’Aizu parviennent à repousser une première fois les envahisseurs hors de la principale ville du domaine, Aizuwakamatsu, au prix de la vie de 460 de leurs guerriers. Cependant la situation devient si critique qu’à partir du 18 octobre 1868, toutes les forces sont contraintes de se replier dans le château de la ville d’Aizuwakamatsu, le Tsurugajô ou « château-grue », surnommé ainsi pour sa beauté. 


Le château d'Aizu (photo personnelle)


Les femmes d’Aizu doivent elles aussi choisir leur rôle dans cette bataille, trois grandes tendances peuvent être clairement identifiées : le suicide, le soutien à la défense, ou la prise directe des armes. Leur implication prouve combien elles étaient fidèles aux valeurs de l’ancien Japon féodal et prêtes à défendre leurs convictions, ce qui s’explique par l’éducation reçue par les femmes des familles samouraïs d’Aizu, lesquelles ont grandi dans la plus pure tradition du bushidô.

La participation féminine à la bataille d’Aizu ne représente pas une généralité, en effet la formation des femmes de la classe guerrière n’est plus la même à l’époque d’Edo que pendant les âges guerriers où il leur était indispensable de savoir combattre pour défendre leurs terres. La paix ayant été instaurée par l’unification du Japon depuis la campagne de Sekigahara en 1600 et la chute du château d’Osaka en 1615, l’objectif n’est plus uniquement de faire des femmes des combattantes efficaces. Le maniement de la naginata (fauchard, arme traditionnelle des femmes de la classe guerrière) devient un vecteur de qualités conçues comme féminines : une posture élégante, l’endurance et la concentration, la rectitude, l’abnégation et la résilience. Il s’agit avant tout d’une arme d’entraînement, qui permet aux femmes de s’exercer et de rester fortes malgré les contraintes de leur vie sédentaire et surtout domestique. Comme le souligne Ellis Amdur : « Cependant, à la différence des femmes appartenant à l’aristocratie victorienne de qui on attendait soumission et fragilité, les femmes bushi devaient être soumises et fortes, leur devoir étant de perdurer ».Lanaginata est en effet l’emblème de la femme buke (membres de la classe guerrière)et fait d’ailleurs partie intégrante de son trousseau de mariage.


Tamaru Matsuko armée d'une naginata, (1880 ?), Adachi Ginko (1853 ?)

Dans certains domaines, le maniement des armes passe au second plan, tout simplement car il n’est pas jugé adéquat au regard des réalités sociales. Certaines compétences sont jugées comme dotées d’une plus grand utilité concrète, notamment en ce qui concerne l’entretien de la maison et qui permet d’être une bonne épouse travailleuse, comparé au rôle spirituel de la pratique martiale qui paraît beaucoup plus distant et hors de propos dans ce nouveau contexte.

Yamakawa Kikue (1890-1980), une féministe japonaise, souligne dans ses écrits sur les femmes du domaine de Mito que la « voie du guerrier » n’est pas faîte uniquement de mots et de préceptes mais que, pour imprégner les individus, elle doit s’inscrire dans un style de vie qui se transmet au fil des générations. Or, la vie des femmes buke (d’Aizu est régie par le bushidô. Cet attachement aux traditions permet d’expliquer leur volonté combative. De plus, ces femmes sont informées du contexte politique et des enjeux des luttes, ce qui n’est pas nécessairement le cas dans d’autres domaines qui mettent beaucoup moins l’accent sur ce rôle martial féminin. 


Dans le domaine de Mito par exemple, l’entraînement que reçoivent  les femmes des familles de samouraïs est plus que sommaire. Celles-ci se mariant à 14 ou 15 ans, elles n’ont guère de temps pour s’entraîner, le plus important est de devenir robuste et endurante pour effectuer au mieux les tâches domestiques. Certaines femmes ne recevaient même pas de kaiken(poignard que recevaient traditionnellement les femmes issues des familles de samouraïs. Il servait à l’auto-défense et à réaliser le suicide féminin)Chise, la mère de Yamakawa Kikue, en possédait un, offert par son père en récompense. Or, personne ne lui a jamais montré comment s’en servir pour se défendre ou se suicider, une chose qui aurait été impensable dans le Japon médiéval où l’ère Sengoku. ÀAizu en revanche, les filles de samouraïs obtenaient toutes une dague et apprenaient à l’utiliser. Au contraire, lorsqu’une femme de Mito excellait dans le maniement de la naginata, elle en devenait une source de curiosité ainsi que le centre de toutes les conversations. Il faut cependant prendre en compte deux principaux facteurs afin d’expliquer ces différences : Mito est un domaine pauvre et isolé des luttes de pouvoir et qui ne bénéficie pas du rôle prépondérant qu’était celui d’Aizu auprès des Tokugawa. 

Les samouraïs d’Aizu sont à l’époque connus pour être fiers, austères, bornés et étroits d’esprit. Le confucianisme a en effet une place très importante dans leur éducation et les jeunes doivent apprendre par cœur les préceptes moraux de loyauté à la voie du guerrier. Les femmes jouent un rôle très important dans cette transmission. Shiba Gorô, qui avait 10 ans au moment de la bataille, se rappelle de sa mère comme d’une femme sage et capable qui lui racontait des histoires de guerriers valeureux et à qui il doit ses manières de samouraï et son sens de la discipline. Plus tard, la mère et la grand-mère envoient sans sourciller le frère ainé, Shirô, rejoindre les troupes stationnées dans le château et l’accompagnent jusqu’aux portes, arguant qu’il s’agit là de son devoir.

Ces femmes d’Aizu correspondent à l’idéal du samouraï tel que le célèbre Nitobe Inazô (auteur du livre Bushidô, l’âme du Japon en 1899) : elles reçoivent un entraînement très poussé en matière de maniement de la naginata et sont aussi douées pour les lettres que pour les armes, tandis qu’elles adhèrent pleinement à l’idée du don de soi pour leur seigneur, leur domaine ainsi que leurs familles, ce qui prédispose les trois axes que nous avons dégagés. Shiba Gorô mentionne dans son témoignage qu’il garde une image très nette de ses sœurs qui se levaient tôt pour s’entraîner avec leurs naginata de bois, un bandeau blanc autour de la tête, et de leurs voix qui résonnaient dans l’air.  


La maîtresse d'arts martiaux Murakami Hideo (née en 1863) et une de ses élèves
(source : *)

Ainsi, un certain nombre de facteurs sociologiques conditionnent les femmes d’Aizu à une action guerrière et à résister de différentes manières. Le 8 octobre 1868 s’impose comme la date fatidique pour ces combattantes : les troupes impériales ont pénétré le quartier de Beidai, lieu de résidence de l’élite, dans la ville d’Aizuwakamatsu. L’ennemi est dans les murs : il leur faut choisir leur manière de s’opposer aux troupes impériales, de manière passive ou active. Rendez-vous au deuxième épisode pour le découvrir ! 


Bibliographie 

Ouvrages sur l’histoire du Japon

Amdur Ellis,  Traditions martiales, Noisy-sur-école, Budô éditions, 2006.

Reischauer Edwin O., Histoire du Japon et des Japonais, tome 1 des origines à 1945, Paris, Points, coll. « Histoire », 2014.

Shiba Gorô, Craig Teruko (trad.), Remembering Aizu: the testament of Shiba Gorô, Honolulu, University of Hawai’i press, 2000.

Souyri Pierre-François,Nouvelle histoire du Japon, Paris, Perrin, coll. « Pour l’histoire », 2010.

Yamakawa Kikue, Karai Wilman Kate (trad.), Women of the Mito domain, Stanford, Stanford university press, 2002.

Articles universitaires

Wright Diana E., « Female combatants and Japan’s Meiji restauration: the case of Aizu », War in history,vol. 8, n° 4, 2001, pp. 396-417

vendredi 12 octobre 2018

Kasuga no Tsubone : l'ascension d'une nourrice

Kasuga no Tsubone (1579-1643), dont le titre signifie « dame Kasuga », est remarquable par son ascension sociale. Nourrice du troisième shôgun de la dynastie des Tokugawa, Iemitsu (1604-1651), elle exerce  sur son protégé une influence certaine. Sachant se montrer cruelle tout comme juste, elle a su imposer son pouvoir et devenir un personnage incontournable de son époque.


Portrait de Kasuga no Tsubone (source : *)


Une épouse insoumise


Kasuga, qui se nommait O-Fuku avant de recevoir son titre (le « O » avant son prénom est un préfixe honorifique), est la fille de Saitô Toshimitsu, un vassal haut-placé d’Akechi Mitsuhide, daimyô et père d’Hosokawa Gracia. Or, Mitsuhide trahit en 1582 son maître, Oda Nobunaga, avant d’être tué sur les ordres de Toyotomi Hideyoshi. Le père de Kasuga paie de sa vie la trahison de son seigneur : il est crucifié. O-An, son épouse, s’échappe avec ses sept enfants et se réfugie chez des membres de sa famille.

Kasuga passe son enfance de manière relativement paisible, même si elle contracte la petite vérole qui lui crible le visage de cicatrices. Elle reçoit une éducation complète : les manières aristocratiques n’ont pas de secret pour elle, mais en tant que femme issue de la classe guerrière Kasuga excelle au maniement des armes et particulièrement de la naginata. Elle épouse par la suite Inaba Masanari, un daimyô bien plus âgé qu’elle, dont elle a trois fils. 

Force est de constater que cette union ne fonctionne guère. Le mari de Kasuga est infidèle et celle-ci fait de nombreuses fois montre d’un tempérament sanguin et violent. Un soir, trois voleurs entrent ainsi dans la demeure de Masanari. C’est Kasuga qui se charge d’eux. Elle en tue deux mais le troisième parvient à lui échapper. 

Kasuga no Tsubone affrontant un voleur, (1880 ?), Adachi Ginkô (1853-?)


Kasuga va vite chercher une échappatoire. Heureusement l’épouse d’Hidetada (1579-1632), l’actuel shôgun, fils de Tokugawa Ieyasu, donne en 1604 naissance à un fils. Or, nul ne parvient à trouver une nourrice. Aucune dame n’accepte de faire le chemin périlleux pour se rendre de Kyoto à Edo. Kasuga va saisir sa chance. Elle apprend qu’une concubine de son époux est enceinte. Elle fait venir la femme, la tue de sang-froid d’un coup de sabre et rentre chez les siens à Edo. Elle finit par entendre parler de la quête du shôgunat et propose aussitôt ses services. Contrairement à Hideko Fukumoto et Yosaburo Takekoshi, Cecilia Segawa Seigle et Linda H. Chance ne mentionnent pas cet assassinat dans leur livre Ooku the secret world of the shogun’s women. Elles évoquent surtout le fait que le départ de Kasuga du domicile conjugal, en laissant ses fils derrière elle, ait généré nombre de rumeurs, dont certaines prétendant que sa décision était motivée par la jalousie. Il est également possible d’ajouter à ce mobile un désir de fuir la pauvreté dans laquelle elle se retrouve plongée suite à une dispute entre son époux et son seigneur.

Kasuga parvient à ses fins en faisant jouer ses relations. A cette époque, la personnalité de la nourrice compte autant, sinon plus, que son origine. Or, Kasuga est intelligente et cultivée, ce qui lui vaut d’être choisie. Le fait qu'elle quitte son mari sans le consulter révèle une grande indépendance. En effet, à cette époque le divorce était généralement entrepris à l’initiative de l’époux. Masanari consent à la séparation une fois que Kasuga obtient le poste de nourrice parce qu’il ne veut rien lui devoir. L’influence de cette dernière aurait en effet pu lui valoir un poste important. Cependant, une fois en place, Kasuga va devoir déployer toute son intelligence pour favoriser l’enfant qui lui a été confié.


La championne du jeune héritier


Plusieurs figures de nourrices ont joué un rôle important dans l’histoire du Japon en façonnant la destinée de leurs protégés. Parmi elles, Hiki no Ama (XIIe siècle), la nourrice du premier shôgun Minamoto no Yoritomo, ou encore Katakura Kita (1539-1610), nourrice du daimyô Date Masamune (1567-1636) et elle aussi redoutable combattante. Kasuga se retrouve très vite dans la même position lorsque le shôgun et son épouse ont un deuxième fils : Kunichiyo, également appelé Kunimatsu. 

 Kasuga rencontre alors une ennemie en la mère de son protégé. Celle-ci, nommée O-Eyo ou O-Gô (1573-1616), la benjamine de Yodo-dono, favorise ouvertement son second fils. Or, cette femme de caractère exerce un ascendant certain sur son époux, le fait qu’elle soit âgée de six ans de plus que lui y contribue sans doute pour beaucoup. La nourrice craint que, sous l’influence d’O-Eyo, Hidetada ne finisse par nommer son cadet comme héritier. Il faut également souligner que l’aîné souffre de la comparaison : il est frêle, a des difficultés à s’exprimer, tout en étant un enfant difficile. Kasuga comprend alors qu’il lui faut agir. Il en va de l’avenir de son protégé mais également de sa place en tant que nourrice.

Elle décide alors de mentir à ses employeurs en prétendant se rendre en pèlerinage au sanctuaire d’Ise. Sa destination est en réalité le château de Sunpu, qui se trouve tout proche et où réside l’ancien shôgun, mais toujours puissant et influent : Tokugawa Ieyasu. La nourrice réussi à avoir une entrevue avec lui et prend le risque de lui exposer le problème : son fils et sa belle-fille délaissent leur fils aîné, le prétendant légitime à la succession. 

Son audace paie : Ieyasu décide de rendre visite aux siens. Lorsque les membres de sa famille viennent pour lui rendre hommage, il demande au  jeune Iemitsu (Takechiyo de son nom d’enfant) de venir s’asseoir à ses côtés à une place surélevée. Le petit frère tente de suivre le grand mais Ieyasu lui ordonne de rester là où il est. Plus tard, des friandises sont apportées. Ieyasu tend alors le plateau à son premier petit-fils et enfin seulement daigne à ce Kunichiyo puisse en avoir. Il réprimande ensuite O-Eyo sur sa conduite. Le message est clair : Ieyasu soutient Iemitsu et il est hors de question qu’Hidetada nomme son second fils héritier. Il affirme l’importance de la succession par ordre de primogéniture afin d’éviter les querelles. Les deux parents comprennent très bien le message et Kasuga a gagné. Iemitsu devient shôgun en 1623 Soupçonné de fomenter une rébellion, Kunichiyo finit plus tard par se suicider. 


De nourrice à femme politique


Kasuga triomphe ainsi véritablement. Sa position privilégiée auprès du shôgun lui permet d’exercer une très grande influence. L’une des réalisations les plus importantes de Kasuga est l’établissement des règles régissant le Ôoku ou « Grand intérieur », cette partie du palais où résident l’épouse du shôgun, ses concubines et toutes les femmes occupées à leur service. Elle rédige des règles draconiennes : nul ne peut y pénétrer sans sauf-conduit et interdiction d’entrer dans cette partie du palais après sept heures du soir. Les hommes n’ont pas leur place dans cette institution entièrement gérée par les femmes. Elle est d’ailleurs gardée par des professionnelles des arts martiaux. Kasuga conduit elle-même les entretiens des personnes qu’elle souhaite recruter et connaît toutes les personnes qui y travaillent. Ce mode de fonctionnement continue d’être appliqué jusqu’à la chute de la dynastie Tokugawa. En récompense, le shôgun lui octroie un domaine, ce qui fait de Kasuga une femme très riche. Lorsqu’elle fait part de son désir de bâtir un temple à la mémoire de ses défunts parents, Iemitsu prend tous les frais en charge.

Portrait de Kasuga no Tsubone, Tanyu Kano (1602-1674)


Kasuga exerce également son pouvoir de manière plus indirecte dans la conduite des affaires de l’état. Premièrement, car les conseillers du shôgun ont tous grandit avec lui et connaissent Kasuga no Tsubone depuis l’enfance et respectent leur autorité. Deuxièmement, elle fait en sorte de placer ses proches à des postes importants : son fils, son frère, sa nièce, bénéficient tous de ses largesses. A la fin de la vie de Kasuga, pratiquement tous les conseillers d’Iemitsu sont soit des membres de sa famille, soit ses protégés. Elle sait tout autant comment manœuvrer le shôgun et faire en sorte que celui-ci l’écoute. 

Lettre écrite par Kasuga no Tsubone (source : *)


Bien entendu, le comportement de Kasuga soulève son lot d’oppositions. Cependant, les personnes qui manifestent leur dissidence ont tendance à ne pas rester longtemps en place. Ainsi, l’un de ses ennemis perd sa place et son fief après avoir protesté auprès du shôgun contre les initiatives de Kasuga. Celle-ci influence de ce fait les politiques du shôgunat. Son protégé écoute tous ses conseils et ses suggestions et la consulte avant de prendre des décisions. Ainsi, lorsqu’éclate au Sud du Japon en 1638 une rébellion de chrétiens et de fermiers, la rébellion de Shimabara, un membre de la garde rapprochée du shôgun déclare qu’il faudrait envoyer Kasuga régler la situation étant donné qu’elle est l’une des personnes en lesquelles Iemitsu a le plus confiance. Si Kasuga ne se rend pas sur place, la rébellion est néanmoins écrasée. 

Le règne d’Iemitsu est en effet marqué par des répressions brutales envers les chrétiens. Il se montre également isolationniste : en 1639, il décide de fermer complètement le Japon aux étrangers (à l’exception des hollandais qui commercent toujours dans une petite enclave), état de fait qui dure jusqu’en 1853. C’est le sakoku ou « pays fermé ». Il renforce également les institutions du shôgunat et renforce le régime à un niveau sans précédent. Il fait en sorte de s’assurer de la loyauté de ses vassaux en instaurant le système du Sankin kôtai ou « résidence alternée » qui les contraint à demeurer une année sur deux à Edo. Les épouses des daimyô y vivent, elles, de manière permanente et se transforment ainsi en otages. Voici ainsi le type de politiques de Kasuga a peut-être contribué à influencer.

Kasuga n’utilise pas uniquement son autorité pour avancer ses propres intérêts. Elle se montre également juste et soucieuse de l’intérêt de ses employés. Ainsi, elle se préoccupe notamment du salaire des femmes qui travaillent au Ôoku et fait ainsi en sorte de leur verser chaque année une prime lorsqu’elle constate qu’elles gagnent trop peu. Elle respecte également les règles qu’elle a fixées. Ainsi, elle rentrée après le couvre-feu, elle attend l'aube à la porte avec ses suivantes et fait par la suite l’éloge de la personne qui a refusé de lui ouvrir. Ce fait à un tel retentissement qu’il est mentionné dans les manuels scolaires jusqu’à la Seconde guerre mondiale, élevant Kasuga en modèle de moralité pour les jeunes lecteurs.

La nourrice se démarque également par sa loyauté. En 1629,  le shôgun Iemitsu tombe malade. Kasuga se rend au mausolée de Tokugawa Ieyasu pour prier pour le rétablissement de son protégé et jure de ne jamais se soigner en échange de la vie d’Iemitsu. Le shôgun se rétablit et Kasuga tient sa promesse jusque sur son lit de mort.

C’est d’ailleurs cette même année que Kasuga va intervenir directement dans les affaires de la cour impériale, bousculer les codes et contraindre l’empereur lui-même à la recevoir.


La femme qui fit trembler la cour


Les relations entre le shôgunat et l’empereur, à Kyoto, sont particulièrement tendues suite à un épisode connu sous le nom d’« incident du vêtement violet ». Si l’empereur souhaite octroyer à un moine un habit de cette couleur, qui symbolise un haut rang dans la hiérarchie religieuse, il doit d’abord obtenir l’autorisation du shôgunat. Or, l’empereur Go-Mizunoo (1596-1611) vient de passer outre, ce qui est une véritable provocation. Le shôgun réplique alors en frappant de nullité cette nomination tout en punissant sévèrement certains religieux, notamment par l’exil. Le souverain céleste rétorque alors qu’il va abdiquer et entrer en religion.

Or, le shôgunat n’a aucun intérêt à ce que cela se produise. Les Tokugawa avaient manœuvré pour unir une fille de leur sang, Tokugawa no Masako (1607-1678), plus connue sous son nom bouddhiste de Tofukumon’in, à l’empereur dans le but d'avoir un héritier impérial qui soit apparenté aux Tokugawa, leur permettant ainsi de mettre totalement la cour sous leur contrôle (l’empereur n’exerçait à cette époque plus qu’un pouvoir symbolique). Or, les fils de Tofukumon’in sont tous morts en bas-âge et elle n’a qu’une fille. Tout sera réduit à néant en cas d'abdication de Go-Mizunoo.

Kasuga est donc envoyée à la capitale par l’ancien shôgun et père de la princesse, Hidetada, preuve que celui-ci reconnaissait également ses capacités. Kasuga parvient à ses fins : elle se rend chez Tofukumon’in et se sert d’elle comme d’un intermédiaire pour obtenir une audience avec l’empereur. Une telle chose est sans précédent : Kasuga est une femme issue d’une famille de guerriers, elle ne possède pas de rang de cour et ne peut donc pas se présenter devant l’empereur. Heureusement, elle se fait adopter par une famille de l’aristocratie, proche du shôgunat, pour qui elle avait travaillé dans sa jeunesse et qui l’a également aidée à devenir la nourrice d’Iemitsu.

Kasuga est ainsi finalement reçue par Go-Mizunoo et un banquet est donné en son honneur. L’épisode provoque une vague de réactions très violentes chez les nobles de Kyoto, outrés par l’audace de cette nourrice. Un noble confie dans son journal son dégout de ce qu’il voit comme une disgrâce pour la cour. L’empereur lui-même s’épanche sur le caractère inédit de ce qu’il s’est produit. Cependant, l’ingéniosité de Kasuga est inutile et l’empereur abdique tout de même au lendemain de leur entrevue. 

Il nomme sa fille de six pour lui succéder. Elle devient l’impératrice Meishô (1624-1696) et la première femme à occuper trône impérial depuis 770. Le shôgunat a certes un empereur de sang Tokugawa sur le trône, mais c’est une fillette vouée à ne pas avoir de descendance. Néanmoins, Kasuga retourne à la cour en 1632 pour rencontrer la petite impératrice qui lui sert une coupe de saké. C’est à ce moment qu’elle est élevée au second rang de cour et reçoit ainsi le titre de Kasuga no Tsubone, ce qui ajoute encore plus à son prestige. Par ailleurs, elle fait à partir de ce moment office d’intermédiaire entre la cour et le shôgun Iemitsu et se rend fréquemment à la capitale.

Statue de Kasuga no Tsubone visible à Tokyo (source : *)


Cependant, si de nombreuses choses semblent réussir à Kasuga, un problème de taille la taraude : le shôgun n’a toujours pas d’héritier.


Un héritier pour la dynastie


Le shôgun Iemitsu a très probablement eu des liaisons homosexuelles et Kasuga s’est préoccupée de le voir sans descendance. Aussi a-t-elle eu de nombreuses fois le souci de lui trouver des femmes susceptibles de lui plaire. En 1639, une jeune femme de seize ans, abbesse d’un temple zen issue de la noblesse, vient présenter ses hommages au shôgun. Elle attire son regard et Iemitsu fait part de son désir de l’avoir pour concubine. Kasuga lui obéit et ordonne à la jeune nonne de ne pas rentrer à la capitale, et lorsque ses cheveux ont repoussé, la force à devenir la concubine du shôgun sous le nom d’O-Man. Cependant, O-Man aurait reçu l’ordre de la part d’officiels du shôgunat de ne jamais avoir d’enfant, sans doute car elle était issue d’une famille d’aristocrates de Kyoto et sa famille maternelle aurait pu saisir cette opportunité de peser sur le pouvoir en place.

Cependant, alors qu’elle se rend à un temple d’Ueno, Kasuga aperçoit une belle jeune femme qui ressemble à O-Man. Celle-ci est de très basse extraction mais Kasuga ne recule devant rien et fait entrer la femme au Ôoku sous le nom d’O-Raku. Celle-ci donne naissance à un héritier, le quatrième shôgun Ietsuna. En septembre 1641, les vassaux du shôgun viennent rendre hommage à l’enfant. C’est Kasuga qui tient le nourrisson dans ses bras et leur présente. L’enfant est enveloppé dans une étoffe portant non pas le blason des Tokugawa mais celui de la famille de la dame. Les daimyô doivent ainsi se prosterner devant l’enfant mais aussi dans le même temps, devant elle. Elle se présente comme si elle était la grand-mère de l’héritier (O-Eyo est morte en 1626) et fait ainsi un étalage de son pouvoir.


Loyale jusqu’au bout


Il s’agit là de l’un des derniers triomphes de Kasuga. Celle-ci tombe gravement malade, le shôgun en est d’ailleurs très affecté et prend fréquemment de ses nouvelles. Or, sa nourrice reste fidèle à son vœu et refuse de se soigner. Même alitée, Kasuga se soucie toujours de contrôler son image. Ainsi, un sculpteur vient la trouver avec une statue réalisée à son effigie mais la malade lui rétorque que le résultat ne lui convient pas. Il doit alors recommencer l’œuvre deux autres fois avant d’obtenir une approbation.

Sur son lit de mort, la dame écrit un poème où elle affirme avoir découvert la voie vers l’illumination. Elle décède finalement en 1643, à l’âge de soixante-quatre ans. Iemitsu observe alors un long deuil, de la durée de celui qui est normalement réservé à une personne de la famille Tokugawa. La tombe de Kasuga se trouve actuellement à Tokyo, au temple Rinshô-in. Celle-ci possède une particularité qui reflète parfaitement la personnalité de la dame. La pierre tombale est en effet pourvue d’un trou. Kasuga no Tsubone avait en effet demandé cette modification afin de pouvoir observer l’évolution du shôgunat. Elle n’était pas non plus prête à se détourner des affaires de ce monde. 

La tome de Kasuga no Tsubone (source : *)


Kasuga no Tsubone dans la fiction


Comme de nombreux personnages marquants de l’histoire japonaise,  le destin très romanesque de Kasuga no Tsubone a inspiré écrivains, dramaturges et réalisateurs. A l’ère Meiji, son personnage devient privé de ses aspérités pour en faire un modèle d'épouse et de mère parfaite. Ainsi, la pièce de théâtre de Fukuchi Ôchi  : Kasuga no Tsubone : Kenjo no Kagami (Kasuga no Tsubone : un miroir des femmes avisées) reprend cette image lisse et convenue. 

Kasuga no Tsubone a également eu l'honneur de sa propre série télévisée en 1989, Kasuga no Tsubone où elle est dépeinte comme une belle femme, intelligente et héroïque. Son personnage apparaît également dans la série Gô Himetachi no Sengoku (Gô, les provinces en guerre des princesses), centrée sur O-Eyo, la mère du shôgun Iemitsu. Kasuga y est ici décrite d’une manière très édulcorée, certes très diligente à la tâche mais humble, et finit d’ailleurs par se réconcilier avec la protagoniste. 

Kasuga no Tsubone jouée par Ôhara Reiko dans la série de 1989

Enfin, il est possible de noter sa présence dans les tome 2 et 3 du manga Le pavillon des hommes de Fumi Yoshinaga qui raconte l’époque d’Edo sous la forme d’une uchronie où une épidémie a décimé la population masculine du Japon et où ce sont désormais les femmes qui prennent le pouvoir. La Kasuga décrite y est très fidèle à la réalité, les grands évènements de sa vie son présents. Elle y apparaît comme une femme machiavélienne, qui prend certes des décisions cruelles mais le fait car elle est convaincue de servir un bien supérieur, tout en étant viscéralement fidèle au shôgun Iemitsu. 

Kasuga no Tsubone jouée par  Aso Yumi 
dans l'adaptation télévisée de du Pavillon des hommes (2012-2014)
(source : *)


Nul doute que son personnage complexe et marquant a su en tout cas trouver sa place dans l’imaginaire japonais. 

Le prochain article déclinera la dernière personnalité proposée au sondage : il s’agit de Nei, l’épouse légitime de Toyotomi Hideyoshi, une habile femme de pouvoir des provinces en guerre, respectée par tous les grands de son époque et pourvue de nombreuses responsabilités. Je l’avais déjà évoquée dans l’article sur Yodo-dono où elle était ainsi en position d’antagoniste, mais cette fois j’aurais ainsi l’occasion d’explorer son point de vue. Mais ce n’est pas tout. Plusieurs autres articles arriveront au courant du mois et vous feront suivre la bataille d’Aizu (1868) à travers les yeux des femmes qui y ont participé. A très vite ! 



Articles liés 


Bibliographie

Fukumoto Hideko, Pigeaire Catherine, Femmes et samouraï, Paris, Des Femmes, 1986,

Higuchi Chiyoko, Rhoads Sharon (trad.), Her place in the sun, women who shaped japan, Tôkyô, The East, 1973.

Iwao Seiichi et al., Dictionnaire historique du Japon vol. 19, Tokyo, Publications de la Maison Franco Japonaise, 1985. 

Murock James, A history of JapanAbingdon-on-Thames, Routledge, 1996.

Sadler Arthur Lindsay, The maker of modern Japan : the life of Tokugawa IeyasuAbingdon-on-Thames, Routledge, 2010.

Segawa Seigle Cecilia, Linda H. Chance, Ooku the secret world of the shogun’s women, Amherst, Cambria Press, 2014.

Takekoshi Yosaburo, The economic aspects of the history of the civilization of JapanAbingdon-on-Thames, Routledge, 2016.


Sitographie

Bakkalian Nyri A., « Katakura Kita : Warrior wet nurse, teacher of dragons »,Gutsy Broads, repéré à : https://gutsybroads.com/2017/04/katakura-kita-warrior-wet-nurse-teacher-dragons/,dernière consultation le 10 octobre 2018.