vendredi 26 octobre 2018

La bataille d'Aizu, épisode 3 : le chant du cygne des guerrières samouraïs

Bonjour à tous ! Voici le troisième et dernier article sur la bataille d’Aizu. Celui-ci retrace l’histoire de Nakano Takeko, de sa mère et de sa petite sœur et des femmes qui les ont accompagnées dans une tentative d’affronter l’armée impériale sur le terrain.

Rappel : Ces articles sont des extraits remaniés de mon mémoire de fin d’études. Je serai ainsi particulièrement vigilante les concernant. Merci de me citer si vous désirez les utiliser comme références.

Bonne lecture !

Liens vers les épisodes précédents : 1, 2


Nakano Takeko et les femmes de son unité dans la série Yae no Sakura
(source : *)


Jôshigun : l’unité des femmes

D’autres femmes vont se regrouper pour aller combattre l’armée impériale aux côtés des forces d’Aizu. Cette initiative s’inscrit dans une longue et ancienne tradition d’unités féminines combattantes. Celles-ci se généralisent à partir du XVesiècle, dans une période de guerre civile. Il arrive en effet que certains domaines n’aient sur place plus aucun homme capable de prendre les armes : soit ils ont été embauchés comme mercenaires ou nobushi, enrôlés dans l’armée ou ont tout simplement péri lors de batailles précédentes. Il ne restait donc que les femmes pour protéger certaines villes et châteaux, du moins pour celles qui demeuraient encore sur place, puisqu’elles étaient également présentes dans les armées. Ces femmes s’organisaient souvent sous la direction de l’épouse du seigneur local. De nombreux rapports de cette période font en effet état d’un schéma similaire : une dame revêtue de son armure à la tête d’une troupe de femmes armées de leurs naginata. D’autres cas peuvent être observés à l’époque d’Edo. 

Dans les villages et les régions reculées, les femmes restent prêtes à défendre leurs terres en situation d’urgence. C’est à elles qu’il appartient d’assurer la sécurité des lieux si les hommes sont partis. Notamment car ceux-ci devaient quitter le village afin d’effectuer ailleurs du travail saisonnier. Les femmes formaient alors de véritables escouades, prêtes à saisir leur naginata, qui demeurait suspendue au mur de la maison, et partaient en patrouille au moindre signe de menace ou de perturbation. Ce rôle féminin protecteur continue de perdurer dans les mémoires, puisqu’Ellis Amdur raconte comment la mère d’une de ses instructrices lui a confié que, dans son village natal de Kyûshû, sa grand-mère dirigeait une semblable escouade de femmes lorsque la nécessité se faisait sentir.

Le terme jôshigun sous lequel est connu le groupe formé par Nakano Takeko, qui signifie « unité des femmes », lui a en réalité été attribué a posteriori. 20 à 30 femmes en auraient fait partie et seuls les noms de 10 d’entre elles sont connus. Leur parcours est également détaillé dans le témoignage écrit d’une survivante : Yoda Kikuko, âgée de 18 ans au moment des faits. L’unité est à la base menée par Nakano Kôko, âgée de 40 ans ou 44 ans, bien que sa fille, Nakano Takeko, 22 ans, en soit véritablement considérée comme en ayant été le cœur et l’âme. Une autre femme de la famille est également présente : Nakano Masako (parfois appelée Yûko), 16 ans, la cadette de Takeko. Ayant passé son enfance à Edo (actuelle Tokyo), Takeko possède toutes les qualités requises d’un véritable samouraï : la science des armes et celle de la poésie. La jeune femme a en effet appris la calligraphie et part au combat avec un poème accroché à la hampe de sa naginata.  Elle a en effet été adoptée par Akoaka Dainosuke, maître dans ces deux disciplines et l’un des plus proches vassaux du seigneur Matsudaira Katamori. Takeko a donc été entraînée par le même instructeur que Teruhime. 

Portrait de Nakano Takeko (source : *)

L’unité des femmes se forme le 8 octobre. La cloche d’alarme sonne, indiquant que l’ennemi vient de faire une percée dans le quartier de Beidai où résident justement les trois femmes de la famille Nakano. Aussitôt, celles-ci prennent les armes pour rejoindre un groupe de combattants formé d’hommes et de femmes et tenter de repousser l’ennemi. Durant le combat, les défenseurs décident de fermer les portes du château, ce qui fait que les trois femmes se retrouvent bloquées à l’extérieur et ne peuvent plus se retirer dans la forteresse. C’est alors qu’elles sont rejointes par deux autres femmes dont Kikuko, laquelle raconte que chacune des combattantes avait, de sa propre initiative, décidé de se couper les cheveux et de les attacher en une queue-de-cheval à la manière des hommes. Un bandeau blanc autour de la tête, elles ont bloqué les manches de leur haut avec une bande de tissu nouée dans le dos afin que celles-ci ne les gênent pas et portent le pantalon ample ou hakama. Deux sabres sont passés à leur ceinture mais leur arme principale demeure leur naginata

Les femmes, qui sont en chemin rejointes par des nouvelles venues, décident de se rendre là où sont stationnées les forces d’Aizu car elles pensent que Teruhime s’y est réfugiée. Takeko va trouver le commandant de l’une des brigades de l’armée d’Aizu et demande à combattre à ses côtés, ce qui lui est d’abord refusé. Si l’ennemi voyait des femmes au côté des forces régulières, il interpréterait aussitôt cela comme un signe de faiblesse et supposerait que les gens d’Aizu sont dans une situation désespérée. Takeko menace alors de se suicider si elle et ses compagnes ne sont pas intégrées aux troupes. Le commandant lui demande alors d’attendre l’arrivée de renforts et de retourner avec eux au château, là où se trouve Teruhime. Le 9 octobre, les femmes sont confiées au commandant Furuya Sakuzaemon dont les troupes viennent d’arriver. Cependant, ce dernier les reconnaît en tant qu’escouade combattante et nomme Takeko à la tête de l’unité ainsi créée. Dans la nuit qui suit, Takeko et sa mère discutent du devenir de la jeune Masako. Il reste possible de la cacher parmi une famille locale, mais le risque qu’elle soit découverte est trop grand. De plus, Masako refuse d’être laissée en arrière, sa décision est arrêtée : elle reste avec ses aînées.

Nakano Takeko, sa mère et sa soeur dans le documentaire 
Takeko et les guerrières samouraïs (source : *)

Le lendemain, les forces d’Aizu doivent affronter les troupes de l’armée impériale qui leur bloquent la retraite vers le château. Takeko, les forces du commandant Furuya, ainsi que des renforts composés de paysans devront attaquer directement l’ennemi au pont de Yanagi. L’armée impériale est en surnombre, la stratégie est donc simple : profiter de l’effet de surprise pour réussir à forcer le passage. Les femmes ne flanchent pas, même lorsqu’il s’agit de foncer sur des hommes équipés d’armes à feu alors qu’elles n’ont que des armes blanches. Quand elles arrivent au corps-à-corps, les soldats impériaux réalisent qu’il s’agit de femmes ordonnent qu’elles soient capturées vivantes. Takeko a le temps de tuer 5 ou 6 hommes avec sa naginata. Son ardeur pousse néanmoins l’ennemi à réagir et elle est touchée à la tête et/ou au cœur par une balle. Il incombe alors à Masako de faire en sorte que la tête de sa sœur ne devienne pas un trophée, aussi se résout-elle à la couper. N’y arrivant pas seule, elle demande l’aide d’un soldat allié. 

Encerclée par l’ennemi, Hirata Kochô, une combattante du groupe, est sauvée par sa camarade Jimbô Yukiko. Yukiko est néanmoins capturée, refusant de parler, elle reste défiante jusqu’au bout. Son courage lui fait gagner le respect du commandant ennemi qui lui prête son sabre court afin qu’elle puisse se suicider. Ce dernier semble avoir été marqué par cet épisode puisque celui-ci est connu grâce à un récit oral transmis dans la famille de l’homme en question. Une autre version de la mort de Yukiko suppose qu’elle aurait péri au combat. Après la mort de Takeko, Hirata Kochô prend la tête des femmes restantes. Les survivantes parviennent à se retirer au château le 13 octobre où elles sont reçues par Teruhime. Leur implication dans le combat n’est pas terminée : elles participeront à la défense, certaines en tant que tireuses. 

Les alliés d’Aizu finissant par se rendre les uns après les autres, c’est au tour de Matsudaira Katamori d’annoncer sa capitulation le 5 novembre 1868. Face à l’inévitable, Teruhime s’autorise un dernier geste de résistance et ordonne aux femmes de nettoyer et de laver le château de fond en comble afin d’humilier l’ennemi qui y posera les pieds et de souligner que l’esprit d’Aizu est toujours intact. Avec la chute du château, l’armée impériale fait 4956 prisonniers, parmi lesquels 660 femmes de la classe guerrière. Au total, 2973 guerriers d’Aizu ont péri pendant les batailles de la guerre de Boshin, la majorité est composée des soldats, 233 sont des femmes. 

Au moins quatre des membres de  l’unité des femmes survivent à la bataille, bien que Yoda Kikuko ait été blessée. Au rang des survivantes, il faut également compter Hirata Kochô, Nakano Masako et la sœur aînée de Kikuko, Makiko. Kikuko, Masako et Makiko se sont et installées à Hakodate à Hokkaïdo. Kochô est allée vivre avec son époux à Tokyo, où elle meurt à l’âge de 38 ans. Teruhime est elle autorisée à rentrer dans sa famille natale à Tokyo. La tête de Nakano Takeko aété amenée au temple Hôkai-ji par sa petite sœur pour y recevoir les rites funéraires appropriés, sa naginata y est également conservée, ainsi qu’entre autres une photo de sa cadette. 

La naginata de Takeko (source : *)


Photo de Masako/Yûko (source :*)

            
Le fait que le temple susmentionné honore toujours le souvenir de Takeko souligne combien ces héroïnes ont impacté les mémoires d’Aizu. Aussi, leurs exploits sont-ils encore de nos jours célébrés


Un héritage vivace et palpable


Affiche visible dans les rues d'Aizu et représentant plusieurs femmes célèbres de la ville
(En bas à gauche avec le kimono blanc et le poignard Saigô Chieko, avec la robe occidentale : Ôyama Sutematsu, avec le fusil : Yamamoto Yaeko et enfin tenant sa naginata
Nakano Takeko) (Photo personnelle)

Les jeunes filles de la ville apprenant les arts martiaux s’inspirent de la droiture et de l’intégrité des femmes samouraïs qui les ont précédées. L’héritage de ces combattantes est en effet toujours perceptible à Aizuwakamatsu, notamment à travers une série de monuments et d’hommages. Outre le temple Hôkai-ji, un autre lieu porte le souvenir de Nakano Takeko. En effet, une statue d’elle a été érigée sur le lieu où elle a combattu et péri.


Monument et statue de Nakano Takeko (photo personnelle)

Près de l’enceinte du château, le lieu où Yamamoto Yaeko s’est retirée après la défaite pour écrire un poème faisant part de sa colère et de sa détresse face au sort des siens est aujourd’hui signalé par un panneau indicatif. 

Qui
Et de quel domaine
Regardera demain soir
L’ombre de la lune
Qui nous était familière
Et que nous étions habitués à regarder ?
(Poème de Yaeko)

Chaque année en septembre, le festival d’Aizu (Aizu matsuri) fait renaître des personnalités marquantes : parmi elles, de jeunes femmes costumées en Nakano Takeko et Yamamoto Yaeko défilent dans les rues.


Jeunes femmes jouant respectivement les rôles de Takeko et Yaeko au festival d'Aizu
(sources :**)

L’histoire de cette dernière a également fait l’objet d’une série télévisée de 50 épisodes intitulée Yae no Sakura (Les fleurs de cerisier de Yae), diffusée de façon hebdomadaire sur la chaîne NHK en 2013. Nakano Takeko ainsi que de très nombreux autres personnages féminins comme Matsudaira Teruhime ou Saigô Chieko y apparaissent également. Outre le fait de présenter un personnage de femme forte et autonome, l’un de ses principaux messages étant d’appuyer l’importance de l’éducation féminine, la série se veut également liée aux évènements présents, notamment le séisme du 11 mars 2011. À travers l’histoire d’Aizu et de Yaeko, l’objectif est de prouver qu’il est possible de survivre et de se reconstruire après une catastrophe particulièrement destructrice. Naito Shinsuke, le producteur délégué a également souligné qu’il s’agissait d’un moyen de soutenir la ville d’Aizuwakamatsu dont les revenus touristiques ont chuté drastiquement suite à la catastrophe nucléaire de Fukushima, Aizuwakamatsu se trouvant dans la même préfecture. Yae no Sakura permet ainsi de promouvoir les lieux et leur histoire. La série demeure encore aujourd’hui un argument touristique majeur : des affiches sont visibles dans les boutiques de souvenirs et certains costumes sont exposés au château. En plus de cela, il est également possible de se procurer des souvenirs à l’effigie de Yaeko et Takeko. 

Yamamoto Yaeko a d’ailleurs inspiré la mascotte Yae-tan, un personnage féminin dont les cheveux roses évoquent les fleurs de cerisier et à l’expression joviale. Parfois représentée avec un sabre à la ceinture ou un fusil, son rôle est de personnaliser la préfecture de Fukushima. 

La mascotte Yae-tan (photo personnelle)

Du fait de l’influence de la série télévisée, une statue de bronze représentant Yaeko avec son fusil (voir article précédent) a également été érigée la même année. Elle symbolise pour les citoyens de la préfecture de Fukushima la force de venir à bout des obstacles ainsi que l’espoir d’un futur meilleur. Quoi qu’il en soit, ces combattantes vivent toujours dans les mémoires et leur image va même jusqu’à se fondre avec celle de ce lieu qu’elles ont lutté pour défendre. Yokokura Eiko, qui enseigne le maniement de la naginata à Aizu, déclare d’ailleurs à propos de Nakano Takeko : « La dernière bataille de Takeko et son poème d’adieu sont la fierté d’Aizu. Nous chérissons sa mémoire ». Takeko avait en effet écrit : « Jamais je n’oserais me compter parmi tous ces célèbres guerriers, bien que mon cœur soit aussi vaillant que le leur ». 

Ces femmes, notamment les compagnes de Nakano Takeko,comptent parmi les dernières héritières de la tradition samouraï à avoir participé à des batailles. Des femmes combattent cependant durant la rébellion de Satsuma en 1877. Celle-ci est entreprise par Saigô Takamori contre le gouvernement afin de défendre les privilèges des samouraïs face à un régime de plus en plus moderniste dans lesquels certains membres de la classe guerrière ne se reconnaissent plus. Ce soulèvement est néanmoins écrasé par l’armée impériale et Saigô Takamori contraint au suicide. Parmi les guerrières en ayant fait partie, il faut compter la propre fille de Takamori : Chikako. La résistance des femmes de l’île de Kagoshima au cours de cette même rébellion a été immortalisée par les artistes. La disparition de ces combattantes du champ de bataille annonce le déclin de la classe guerrière. Le shogunat est tombé et l’ère Meiji lui laisse désormais place. Ainsi, ces femmes de la classe samouraï ont été les dernières représentantes guerrières de cette longue tradition martiale féminine. 

Femmes guerrières à Kagoshima, (1877), Yôshû Chikanobu (1838-1912)


J’espère que vous aurez appréciés cette série d’articles thématiques, je vous donne rendez-vous très prochainement pour un nouveau portrait de femme.

Bibliographie

Ouvrages sur l’histoire du Japon

Amdur Ellis, Traditions martiales, Noisy-sur-école, Budô éditions, 2006.

Fukumoto Hideko, Femmes à l’aube du Japon moderne, Paris, Des femmes, 1997.

Souyri Pierre-François, Nouvelle histoire du Japon, Paris, Perrin, coll. « Pour l’histoire », 2010.

Turnbull Stephen, Samurai women 1184-1877, Oxford, Osprey Publishing, 2010.

Articles universitaires

Wright Diana E., « Female combatants and Japan’s Meiji restauration: the case of Aizu », War in history,vol. 8, n° 4, 2001, pp. 396-417


Sitographie


« Aizu matsuri », Site web d’Aizuwakamatsu, repéré à : http://www.aizukanko.com/db_img /wn_img/336/p336.pdf, dernière consultation le 24 octobre 2018.

« Aizu matsuri », Yae no Furusato Fukushima, repéré à : http://www.yae-mottoshiritai.jp/jidai/column-aizumaturi.html, dernière consultation le 24 octobre 2018.

« A propos de Yae-tan » (Yae-tan ni tsuite ), Yae no furusato Fukushima, repéré à : http://www.yae-mottoshiritai.jp/chara.html), dernière consultation le 24 octobre 2018.

Corkill Edan, « NHK spotlights gunslinging daughter of the north in yearlong Sunday drama »,             The Japan Times, 4 janvier2013, repéré à : http://www.japantimes.co.jp /culture/2013/01/04/tv/ nhk-spotlights-gunslinging-daughter-of-the-north-in-yearlong-sunday-drama/#.WHjzizvnwXp), dernière consultation le 24 octobre 2018.

« Hôkai-ji à Aizuwakamatsu », « ヴァンサンのヨーロッパ美術珍道中 », 3 juillet 2014, repéré à :https://ameblo.jp/gogh07290917/entry-11888386454.html, dernière consultation le 24 octobre 2018.

« Hôkai-ji », Aizu monogatari, repéré à : https://aizumonogatari.com/tour/6661.html, dernière consultation le 24 octobre 2018.

« Nakano Takeko », Aizu Monogatari, repéré à : https://aizumonogatari. com/yae/material/4285.html, dernière consultation le 24 octobre 2018.

« Yae Niijima’s bronze statue completed at Tsuruga Castle », Fukushima MINPO News, 8 septembre 2013, repéré à :http://www.fukushimaminponews.com/news.html?id=241, dernière consultation le 24 octobre 2018.


Sources audio-visuelles 

Naito Shinsuke et al., Yae no sakura, série télévisée, NHK, 2013.

Wate John, Takeko et les guerrières samurai (Samurai warrior queens), documentaire, Smithsonian channel, 2015.

vendredi 19 octobre 2018

La bataille d'Aizu, épisode 2 : résister ou périr


Bonjour à tous, voici le deuxième article consacré au siège du château d’Aizu en 1868. Dans le premier épisode, j’évoquais le contexte et l’éducation reçue par les femmes issues de la classe guerrière de ce fief. Cette fois, alors que l’armée impériale est aux portes, les femmes d’Aizu doivent faire un choix : résister en aidant à la défense (en prenant les armes ou en aidant les combattants) ou périr pour échapper à l’ennemi.

Rappel : Ces articles sont des extraits remaniés de mon mémoire de fin d’études. Je serai ainsi particulièrement vigilante les concernant. Merci de me citer si vous désirez les utiliser comme références.

Avertissement : Cet article comporte des descriptions de meurtres (infanticides) et de suicides


Yamamoto Yaeko jouée par Ayase Haruka dans la série Yae no sakura
(source : *)


Le suicide comme acte de résistance 


Il est intéressant de voir que les réactions des femmes pendant cette bataille relèvent d’initiatives personnelles, en effet, aucune directive officielle n’a véritablement été donnée par les autorités d’Aizu  à ce sujet.  La discrétion est laissée à chaque famille de décider ce qui doit-être fait. Pour certaines d’entre elles, la contribution à la défense passe par la mort. Ainsi, cette date du 8 octobre est celle où des suicides, principalement féminins, de masse ont lieu. Au total, plus de 230 hommes et femmes de familles guerrières auraient péri de leur propre main ce jour-là. 

Ces morts féminines par jigai (suicide féminin rituel, consiste à se trancher la gorge après s’être entravé les jambes pour garder une posture digne) ne sont pas uniquement le produit d’une loyauté aveugle mais sont mues par un calcul rationnel et une absence d’illusions chez ces femmes. Certaines ont perdu tout soutien ou appui masculin pendant les précédentes batailles, elles sont souvent socialement et économiquement vulnérables, en raison de leur âge ou de leur statut, beaucoup sont issues de familles guerrières de rang inférieur. Elles craignent d’être vendues par l’armée impériale à des « Occidentaux » et redoutent la capture. Certaines, comme les femmes de la famille de Shiba Gorô considèrent qu’elles seront inutiles dans la défense du château, qu’elles consommeront les provisions des guerriers et décident donc de se tuer dès que l’ennemi a pénétré dans la ville afin de s’éviter le déshonneur. Ainsi lorsqu’elles demandent à Gorô de fuir, les femmes ont en réalité déjà choisi de mourir. La grand-mère déclare d’ailleurs à son petit-fils Shirô, qu’elle a envoyé dans le château pour combattre, qu’elle l’attendra dans le royaume des morts. 

Cette résistance passive entraîne également avec elle de très jeunes victimes. Lorsqu’un serviteur de la famille de Shiba Gorô se précipite dans la maison en annonçant avoir des nouvelles de l’avancée de l’ennemi, la plus jeune sœur, Satsu, alors âgée de 7 ans, tire aussitôt sa dague mais sa mère la calme en lui disant que le moment n’est pas encore venu. La jeune fille est pourtant prête à commettre l’irréparable. En effet, lorsque ces femmes samouraïs choisissent la mort, elles emportent généralement avec elles les proches qui dépendent d’elles, qu’il s’agisse d’enfants ou de parents à charge, qui sont considérés comme ayant encore moins de chances de survivre par eux-mêmes. Dans la famille de Shiba Gorô, sa mère, sa grand-mère, sa belle-sœur et deux de ses sœurs emprunteront ce chemin, ainsi qu’une autre sœur partie vivre avec son mari qui se tue avec ses deux filles, son époux blessé ainsi que ses beaux-parents. Ce choix n’est pas uniquement lié à l’arrivée des troupes ennemies dans la ville : les femmes ont également la possibilité de se réfugier en dehors chez des familles campagnardes. Celles qui ont choisi cette option en espérant veiller sur des enfants ou des proches âgés se sont parfois résolues à se suicider après avoir les tués. L’article de Diana E. Wright ne fournissant pas de statistiques, il est difficile de mesure l’ampleur de ce phénomène.

La majorité des femmes n’a pour autant pas recours à une option si désespérée, même celles avec des personnes à charge qui risquent pourtant de devenir un fardeau une fois le siège débuté, et décident de se barricader dans le château avec les troupes lorsque la nécessité s’en fait sentir. Il est néanmoins essentiel de ne pas survoler ces tueries de masse. Leur caractère spectaculaire, outre le fait de souligner une froide détermination et un code d’honneur et d’abnégation à toute épreuve, ne doit pas faire oublier qu’il s’agit également dans certains cas d’un acte de résistance. Par ailleurs, ces suicides ne concernent pas que des femmes pauvres et isolées. L’un des cas les plus marquants réside dans la mort des femmes de toute une famille, celle du général Saigô Tanomo, commandant des forces d’Aizu. 21 de ses proches et au moins 4 serviteurs préfèrent la mort à la fuite. Parmi ces personnes figurent la mère, les deux sœurs et la femme de Tanomo, Chieko alors âgée de 34 ans. Les cinq filles du couple, de la plus âgée Taeko (16 ans) à la plus jeune, Sueko (2 ans) se tuent ou sont tuées par leur mère. 

Il est ainsi important d’interroger la perception que ces femmes avaient de leur choix. Or, les poèmes que certaines d’entre elles ont laissés avant de se suicider révèlent qu’elles envisageaient leur suicide comme un acte guerrier, bien que n’ayant pas choisi de prendre les armes.

Même si je répète mille fois
La naissance et la mort
Je ne pourrai pas renaître, hélas
Sous la forme d’un homme.
Cependant moi, femme,
Je peux faire un seul geste
Réservé aux hommes
(Poème d’adieu de Mitsuko, vingt-six ans, petite sœur de Saigô Chieko)

J’ai vécu le chemin
Qu’on m’indiquait comme
Le chemin du samouraï
Alors je vais suivre ce chemin
Que l’on m’indique comme
Le chemin du samouraï pour
Le voyage au pays des morts
(La cadette Yuuko, vingt-trois ans)

Si nous partons 
La main dans la main, 
Nous ne perdrons jamais le chemin
(Première partie du poème écrit par Takiko, treize ans, l’une des filles de Chieko)

Suivons ce chemin
Allons ensemble
Pour passer la montagne de la mort
(Seconde partie du poème, écrite par l’aînée Taeko, seize ans)

 Le poème de Saigô Chieko est quant à lui inscrit sur le monument qui aujourd’hui commémore la mort de toutes les femmes ayant péri pendant la bataille d’Aizu. Ce testament poétique est aujourd’hui devenu un axiome pour les jeunes femmes d’Aizu qui se lancent sur les traces de leurs ancêtres en apprenant le maniement de la naginata. Saigô Chieko y affirme en effet sa détermination et incarne en quelque sorte l’esprit des femmes d’Aizu marqué par la fermeté et l’intransigeance :

Voilà, je suis.
Vous devez constater qu’il existe
Un bambou dont le nœud ne casse pas
Bien que le bambou incline
Selon la direction du vent

Leur mémoire est d’ailleurs commémorée au buke yashiki (demeure d’une famille guerrière) d’Aizu, lieu ayant en effet appartenu à la famille Saigô. Des mannequins représentant les filles de la famille sont visibles dans la pièce même où elles se sont jadis suicidées tandis qu’au mur un tableau dépeint l’événement sous la forme d’une glorieuse apothéose. La mise en scène souligne l’adhésion aux codes du guerrier, puisqu’elle reproduit un épisode s’étant produit pendant le siège. Une jeune fille encore vivante lève la tête vers un soldat ennemi qui vient de pénétrer dans la pièce. Gravement blessée, elle n’a pas réussi à se donner la mort. Aussi demande-t-elle au nouvel arrivant s’il est un allié afin qu’il puisse dans ce cas l’achever. Bien que n’étant pas dans son camp, l’homme choisit néanmoins de mettre fin à son agonie. 


Commémoration du suicide des femmes de la famille Saigô (photos personnelles)
La jeune fille sur la deuxième photo regarde l’ennemi, hors champ, pour lui demander de l’achever.

Enfin, cette détermination suicidaire prend également une dernière forme, qui relie en quelque sorte entre elles les différentes attitudes observées. Certaines guerrières n’envisagent de mourir qu’uniquement en combattant après avoir coupé leurs dernières attaches en ce monde. Ainsi, Kawahara Asako, femme de magistrat, se coupe les cheveux, à la manière masculine, comme le font également les combattantes de l’unité des femmes ou jôshigun (dont le cas sera étudié dans l’article suivant) et part au combat armée de sa naginata avec l’objectif clairement affiché de ne pas en réchapper. En effet, emportée par la vague de violence ayant traversé tout le domaine, Asako vient de décapiter sa belle-mère et sa fille. Yamamoto Yaeko, une autre combattante, raconte l’avoir vue avec son kimono blanc maculé de sang. Après avoir participé à sa première sortie, Asako a été contrainte de retourner dans les murs du château à cause d’une retraite massive de guerriers. 

D’autres femmes ont en effet choisi de se retrancher dans les murs et de participer à la défense de manière plus active. Leur rôle, bien que restant principalement lié au soutien, s’avère crucial pour permettre aux troupes de tenir.


 Les femmes : pilier de la défense


Le siège du château d’Aizu débute officiellement le 8 octobre et va durer un peu moins d’un mois. Retranchées dans le château, les femmes jouent un rôle de soutien essentiel. Cependant, le combat et la mort ne sont pas loin et les défenseuses jouent leur vie en de nombreuses occasions, tout en offrant une aide indispensable. Leur rôle de base s’inscrit dans la continuité de ceux observés lors des sièges de châteaux ayant lieu au début du XVIIesiècle : elles fabriquent des munitions, préparent des repas et soignent les blessés mais se chargent également d’éteindre les incendies qui se déclarent à cause des canons ennemis. Elles se précipitent pour couvrir les boulets tirés par l’adversaire avec des sacs de riz et nattes humides avant qu’ils n’explosent. Àce titre elles s’exposent directement. Ces combattantes au rôle défensif sont appelées jôhei, pour les différencier du jôshigun, l’unité des femmes qui part directement affronter l’armée impériale. 

Elles sont placées sous la direction de Matsudaira Teruhime, la sœur adoptive de Matsudaira Katamori, qui bien que devenue nonne bouddhiste, coordonne les activités de quelques 600 femmes et enfants pendant le siège. Une unité féminine se constitue d’ailleurs pour lui servir de gardes du corps ainsi qu’aux deux épouses secondaires de Matsudaira Katamori. Le nombre de soldats touchés est très important : Teruhime met à disposition ses appartements pour pouvoir accueillir plus de 500 d’entre eux. Il faut également noter les conditions dans lesquelles elles doivent opérer : l’hygiène à l’intérieur du château est déplorable et à la fin du siège les défenseurs sont à court de bandages, les femmes n’hésitent pas à utiliser tout ce qui se trouve à leur disposition, notamment leurs propres habits et vont jusqu’à réduire en charpie des vêtements de soie.  De même, elles se retrouvent obligées de stériliser les blessures avec de l’alcool de piètre qualité. En plus de tout cela, le frère de Shiba Gorô témoigne qu’aucune n’hésitait, s’il le fallait, à revêtir le kimono blanc et à partir combattre, naginata en main. 


Yamakawa Futaba (1844-1909), combattante ayant participé à la défense du château. 
S’engage plus tard pour la défense de l’éducation féminine
(Source : *)

Les femmes collectent également de quoi assister les défenseurs, certaines tentent, lorsque cela est encore possible, des excursions en dehors du château afin de rapporter des provisions. Une femme de soixante ans essaie par exemple de se procurer des légumes, mais elle est arrêtée en chemin par un soldat ennemi et le tue avec sa dague avant de retourner à la forteresse. Àpartir du 11 octobre, les défenseurs comprennent qu’ils risquent de se trouver en manque de munitions. Ce sont de vieilles femmes qui vont être chargées de collecter les balles ennemies afin de pouvoir s’en servir de nouveau. De très jeunes filles se voient également confier la tâche d’approvisionner les tireurs. Alice Mabel Bacon (1858-1918, enseignante américaine ayant vécu au Japon) livre dans ses écrits un témoignage de première main, celui d’une petite fille ayant vécu le siège d’Aizu. Le nom de l’enfant n’est pas cité dans l’ouvrage mais il est possible de supposer qu’il s’agit d’Ôyama Sutematsu (1860-1919), pionnière de l’éducation féminine au japon. L’âge concorde en effet, la jeune fille en question était âgée de 8 ans pendant la bataille. De plus Sutematsu est par la suite choisie par le gouvernement Meiji à l’âge de 12 ans pour partir vivre aux États-Unis où elle est justement  accueillie dans la famille d’Alice Mabel Bacon. 


Ôyama Sutematsu adulte (Source : *)

Quoi qu’il en soit, ce témoignage ne fait que conforter la violence de la situation et de la bataille, puisque la petite fille était chargée de courir sous les bombardements ennemis et au milieu des tirs, lesquels avaient tué de nombreuses autres femmes du château,  pour porter aux défenseurs les cartouches que fabriquaient les femmes. Pourtant, elle témoigne ne pas avoir eu peur et montre à ses interlocuteurs le petit sabre qu’elle portait sur elle, expliquant qu’elle n’aurait pas hésité à se tuer avec si l’ennemi l’avait capturée. L’Américaine raconte que l’expression de la jeune fille au moment où elle prononçait cette phrase ne laissait aucun doute quant à sa résolution et sur le fait qu’elle n’aurait pas hésité à recourir à une telle extrémité. 

Cette petite fille a peut-être porté des munitions à l’une des tireuses qui ont lutté pour défendre la forteresse. La plus connue d’entre elles est Yamamoto Yaeko (1845-1932) sans doute grâce à son parcours exceptionnel et au fait qu’elle ait écrit afin de faire part de son expérience. Elle se démarque par sa maîtrise remarquable des armes à feu et son rôle de commandement pendant la défense. Cependant, la « Tomoe Gozen d’Aizu » (Tomoe Gozen est une célèbre guerrière du XIIesiècle), telle qu’elle était nommée, n’est en réalité pas une exception : les fusiliers du château étaient en effet composés d’hommes et de femmes. Âgée de 23 ans au moment du siège, Yaeko est la fille de Yamamoto Gonpachi, un instructeur spécialisé dans l’utilisation de l’artillerie.  Comme toute fille de samouraï, elle sait manier la naginata, mais son frère aîné Kakuma l’a formée à l’usage des armes à feux et elle est capable d’utiliser des modèles récents comme le fusil Spencer. 


Photo de Yamamoto Yaeko
(Source : *)

Dès le 8 octobre, Yaeko commence à participer à des sorties nocturnes. Elle a demandé à une autre combattante en charge de la protection de Teruhime, Takagi Tokio de lui couper les cheveux. Yaeko porte en effet des habits d’homme et parfois une armure féminine. Armée de son fusil Spencer, elle porte deux sabres à la ceinture. Elle a en réalité repris les habits d’un autre de ses frères mort au combat et demande à être traitée comme si elle était ce dernier. Pendant la bataille, Yaeko supervise aussi les femmes dans la fabrication des munitions. Elle commande également des hommes en charge de l’un des canons de la forteresse et n’abandonne pas son poste, même lorsque, le 28 octobre, le feu de l’ennemi se fait extrêmement virulent et qu’au moins 1208 boulets sont tirés sur le château. 



Statue de Yamamoto Yaeko armée de son fusil (photo personnelle)

Le siège brisé, Yaeko est faite prisonnière avec les hommes et détenue au camp d’Iwashiro. Après sa libération, elle se rend à Kyôto, après avoir divorcé de son premier époux, pour y retrouver son frère Kakuma. Elle y rencontre et épouse Niijima Jô, se convertit au christianisme et aide son mari à fonder l’université de Doshisha. Plus tard, elle devient infirmière pour la Croix-Rouge et sert en tant que telle pendant la guerre russo-japonaise en 1905. Par ailleurs, elle reçoit pour ses activités d’infirmière la médaille de l’ordre de la couronne précieuse le 25 décembre 1896.

Si le rôle des femmes dans la défense apparaît en continuité de celui joué par leurs ancêtres, certaines guerrières d’Aizu ont également ressuscité le rôle des femmes dans les armées en se rendant directement sur le champ de bataille. Rendez-vous au prochain épisode ! 


Bibliographie

Ouvrages sur l’histoire du Japon

Bacon Alice Mabel, Japanese girls and women, Boston,Houghton Mifflin and company, 1892.

Fukumoto Hideko, Femmes à l’aube du Japon moderne,Paris, Des femmes, 1997.

Shiba Gorô, Craig Teruko (trad.), Remembering Aizu: the testament of Shiba Gorô, Honolulu, University of Hawai’i press, 2000.

Articles universitaires

Wright Diana E., « Female combatants and Japan’s Meiji restauration: the case of Aizu », War in history,vol. 8, n° 4, 2001, pp. 396-417


Sitographie

« Chronologie de la vie de Yamamoto Yaeko », Doshisha’s Women’s college of liberal arts, repéré à : http://www.dwc.doshisha.ac.jp/yae/profile/chronology.html, dernière consultation le 18 octobre 2018.

« Chronologie de la vie de Yamamoto Yaeko », Yae no furusato Fukushima, repéré à : http://www.yae-mottoshiritai.jp/jinsei/yae.html, dernière consultation le 18 octobre 2018.

« Princess Ôyama », Biographie de Yamakawa Sutematsu, Vassar alumni encyclopedia, repéré à : http://vcencyclopedia.vassar.edu/alumni/princess-oyama.html, dernière consultation le 18 octobre 2018.

« Profil de Yamamoto Yaeko », Doshisha’s Women’s college of liberal arts, repéré à : http://www.dwc.doshisha.ac.jp/yae/profile/01.html, dernière consultation le 18 octobre 2018.


Documentaire

« Aizu: land of the last samurais », Seasoning the seasons,documentaire, NHK World, 2015.


mercredi 17 octobre 2018

La bataille d'Aizu, épisode 1 : les guerrières du château grue

Il y a 150 ans, le 8 octobre 1868, débutait le siège du château d’Aizu. Cet épisode de la guerre de Bôshin a vu s’illustrer de nombreuses femmes dans la défense de leur domaine et leur mémoire est toujours honorée de nos jours dans la région. Aussi, tout au long du mois d’octobre, ce blog accueillera, en plus des articles classiques, plusieurs courts articles traitant de la place des femmes dans cette bataille. 

Avertissement : Ces articles sont des extraits remaniés de mon mémoire de fin d’études. Je serai ainsi particulièrement vigilante les concernant. Merci de me citer si vous désirez les utiliser comme références. 

Sur ce, le premier épisode va présenter le contexte de cette bataille et l’éducation martiale des femmes d’Aizu. Bonne lecture !

La bataille d’Aizu, (début octobre jusqu’au 5 novembre 1868) est l’un des cas les plus documentés concernant les dernières apparitions des héritières des traditions samouraïs sur le champ de bataille. Les femmes jouent en effet un rôle plus que crucial dans la défense de ce château assiégé par les troupes impériales, ce qui donne lieu à de nombreux exemples de bravoure, lesquels sont encore célébrés aujourd’hui. Ce cas mérite également d’être étudié par la pluralité de mémoires et de témoignages, notamment féminins, disponibles à son sujet.


Leçon de combat, (1900 ?), Hirezaki Eiho (1881-1968)

Un domaine résolument guerrier face à la restauration du pouvoir impérial


La bataille d’Aizu prend place dans le cadre de la guerre de Boshin, qui voit le shôgunat renversé par les forces de l’empereur Meiji, lequel fait d’Edo, renommée Tokyo, sa nouvelle capitale. La source des tensions ayant conduit à ce conflit se trouve principalement dans l’arrivée des Américains au Japon en 1853 et 1854. Devant la puissance étrangère, le Japon n’a d’autre choix que d’accepter de s’ouvrir et de commencer à commercer avec l’extérieur. Le pays réalise également le caractère limité et dépassé de son armement. De là, différentes factions vont se créer quant aux moyens à adopter, le shôgun ayant vu sa légitimité s’effondrer au moment où il a cédé face aux Américains La restauration d’un pouvoir impérial fort s’impose alors comme une solution, notamment pour les domaines de Satsuma et Chôshû, qui après deux premières campagnes les opposant au pouvoir shôgunal, proclament le 3 janvier 1868 la restauration du pouvoir impérial après un coup d’État à Kyoto et marchent sur Edo avec l’empereur, laquelle est occupée en mars 1868. 

Carte de la guerre de Bôshin (source : *)


Conscient de la pression et de la nécessité d’une réforme, le jeune shôgun Tokugawa Yoshinobu avait décidé en décembre 1867 de restituer ses pouvoirs à l’empereur. Cependant cette issue ne convient pas à certains partisans des Tokugawa, ce qui fait que certains domaines vont alors prendre les armes contre la faction impériale. C’est justement le cas d’Aizu, dont la famille dirigeante est une branche des Tokugawa, ce qui est à l’origine d’un attachement très fort au maintien du régime. Qui plus est, le daimyô d’Aizu, Matsudaira Katamori avait été nommé shugo (gouverneur militaire) en 1862 à Kyoto afin de s’assurer que la famille impériale demeure sous contrôle shôgunal. De plus, il a tenté le 27 janvier 1868 de reprendre, sans succès, Kyoto à la faction impériale. Refusant d’accepter la fin du pouvoir shôgunal, il rejoint l’alliance anti-impériale, formée par d’autres domaines rebelles et se retrouve ainsi assiégé sur ses terres à l’automne 1868. Le 8 octobre 1868, les troupes d’Aizu parviennent à repousser une première fois les envahisseurs hors de la principale ville du domaine, Aizuwakamatsu, au prix de la vie de 460 de leurs guerriers. Cependant la situation devient si critique qu’à partir du 18 octobre 1868, toutes les forces sont contraintes de se replier dans le château de la ville d’Aizuwakamatsu, le Tsurugajô ou « château-grue », surnommé ainsi pour sa beauté. 


Le château d'Aizu (photo personnelle)


Les femmes d’Aizu doivent elles aussi choisir leur rôle dans cette bataille, trois grandes tendances peuvent être clairement identifiées : le suicide, le soutien à la défense, ou la prise directe des armes. Leur implication prouve combien elles étaient fidèles aux valeurs de l’ancien Japon féodal et prêtes à défendre leurs convictions, ce qui s’explique par l’éducation reçue par les femmes des familles samouraïs d’Aizu, lesquelles ont grandi dans la plus pure tradition du bushidô.

La participation féminine à la bataille d’Aizu ne représente pas une généralité, en effet la formation des femmes de la classe guerrière n’est plus la même à l’époque d’Edo que pendant les âges guerriers où il leur était indispensable de savoir combattre pour défendre leurs terres. La paix ayant été instaurée par l’unification du Japon depuis la campagne de Sekigahara en 1600 et la chute du château d’Osaka en 1615, l’objectif n’est plus uniquement de faire des femmes des combattantes efficaces. Le maniement de la naginata (fauchard, arme traditionnelle des femmes de la classe guerrière) devient un vecteur de qualités conçues comme féminines : une posture élégante, l’endurance et la concentration, la rectitude, l’abnégation et la résilience. Il s’agit avant tout d’une arme d’entraînement, qui permet aux femmes de s’exercer et de rester fortes malgré les contraintes de leur vie sédentaire et surtout domestique. Comme le souligne Ellis Amdur : « Cependant, à la différence des femmes appartenant à l’aristocratie victorienne de qui on attendait soumission et fragilité, les femmes bushi devaient être soumises et fortes, leur devoir étant de perdurer ».Lanaginata est en effet l’emblème de la femme buke (membres de la classe guerrière)et fait d’ailleurs partie intégrante de son trousseau de mariage.


Tamaru Matsuko armée d'une naginata, (1880 ?), Adachi Ginko (1853 ?)

Dans certains domaines, le maniement des armes passe au second plan, tout simplement car il n’est pas jugé adéquat au regard des réalités sociales. Certaines compétences sont jugées comme dotées d’une plus grand utilité concrète, notamment en ce qui concerne l’entretien de la maison et qui permet d’être une bonne épouse travailleuse, comparé au rôle spirituel de la pratique martiale qui paraît beaucoup plus distant et hors de propos dans ce nouveau contexte.

Yamakawa Kikue (1890-1980), une féministe japonaise, souligne dans ses écrits sur les femmes du domaine de Mito que la « voie du guerrier » n’est pas faîte uniquement de mots et de préceptes mais que, pour imprégner les individus, elle doit s’inscrire dans un style de vie qui se transmet au fil des générations. Or, la vie des femmes buke (d’Aizu est régie par le bushidô. Cet attachement aux traditions permet d’expliquer leur volonté combative. De plus, ces femmes sont informées du contexte politique et des enjeux des luttes, ce qui n’est pas nécessairement le cas dans d’autres domaines qui mettent beaucoup moins l’accent sur ce rôle martial féminin. 


Dans le domaine de Mito par exemple, l’entraînement que reçoivent  les femmes des familles de samouraïs est plus que sommaire. Celles-ci se mariant à 14 ou 15 ans, elles n’ont guère de temps pour s’entraîner, le plus important est de devenir robuste et endurante pour effectuer au mieux les tâches domestiques. Certaines femmes ne recevaient même pas de kaiken(poignard que recevaient traditionnellement les femmes issues des familles de samouraïs. Il servait à l’auto-défense et à réaliser le suicide féminin)Chise, la mère de Yamakawa Kikue, en possédait un, offert par son père en récompense. Or, personne ne lui a jamais montré comment s’en servir pour se défendre ou se suicider, une chose qui aurait été impensable dans le Japon médiéval où l’ère Sengoku. ÀAizu en revanche, les filles de samouraïs obtenaient toutes une dague et apprenaient à l’utiliser. Au contraire, lorsqu’une femme de Mito excellait dans le maniement de la naginata, elle en devenait une source de curiosité ainsi que le centre de toutes les conversations. Il faut cependant prendre en compte deux principaux facteurs afin d’expliquer ces différences : Mito est un domaine pauvre et isolé des luttes de pouvoir et qui ne bénéficie pas du rôle prépondérant qu’était celui d’Aizu auprès des Tokugawa. 

Les samouraïs d’Aizu sont à l’époque connus pour être fiers, austères, bornés et étroits d’esprit. Le confucianisme a en effet une place très importante dans leur éducation et les jeunes doivent apprendre par cœur les préceptes moraux de loyauté à la voie du guerrier. Les femmes jouent un rôle très important dans cette transmission. Shiba Gorô, qui avait 10 ans au moment de la bataille, se rappelle de sa mère comme d’une femme sage et capable qui lui racontait des histoires de guerriers valeureux et à qui il doit ses manières de samouraï et son sens de la discipline. Plus tard, la mère et la grand-mère envoient sans sourciller le frère ainé, Shirô, rejoindre les troupes stationnées dans le château et l’accompagnent jusqu’aux portes, arguant qu’il s’agit là de son devoir.

Ces femmes d’Aizu correspondent à l’idéal du samouraï tel que le célèbre Nitobe Inazô (auteur du livre Bushidô, l’âme du Japon en 1899) : elles reçoivent un entraînement très poussé en matière de maniement de la naginata et sont aussi douées pour les lettres que pour les armes, tandis qu’elles adhèrent pleinement à l’idée du don de soi pour leur seigneur, leur domaine ainsi que leurs familles, ce qui prédispose les trois axes que nous avons dégagés. Shiba Gorô mentionne dans son témoignage qu’il garde une image très nette de ses sœurs qui se levaient tôt pour s’entraîner avec leurs naginata de bois, un bandeau blanc autour de la tête, et de leurs voix qui résonnaient dans l’air.  


La maîtresse d'arts martiaux Murakami Hideo (née en 1863) et une de ses élèves
(source : *)

Ainsi, un certain nombre de facteurs sociologiques conditionnent les femmes d’Aizu à une action guerrière et à résister de différentes manières. Le 8 octobre 1868 s’impose comme la date fatidique pour ces combattantes : les troupes impériales ont pénétré le quartier de Beidai, lieu de résidence de l’élite, dans la ville d’Aizuwakamatsu. L’ennemi est dans les murs : il leur faut choisir leur manière de s’opposer aux troupes impériales, de manière passive ou active. Rendez-vous au deuxième épisode pour le découvrir ! 


Bibliographie 

Ouvrages sur l’histoire du Japon

Amdur Ellis,  Traditions martiales, Noisy-sur-école, Budô éditions, 2006.

Reischauer Edwin O., Histoire du Japon et des Japonais, tome 1 des origines à 1945, Paris, Points, coll. « Histoire », 2014.

Shiba Gorô, Craig Teruko (trad.), Remembering Aizu: the testament of Shiba Gorô, Honolulu, University of Hawai’i press, 2000.

Souyri Pierre-François,Nouvelle histoire du Japon, Paris, Perrin, coll. « Pour l’histoire », 2010.

Yamakawa Kikue, Karai Wilman Kate (trad.), Women of the Mito domain, Stanford, Stanford university press, 2002.

Articles universitaires

Wright Diana E., « Female combatants and Japan’s Meiji restauration: the case of Aizu », War in history,vol. 8, n° 4, 2001, pp. 396-417