mercredi 6 septembre 2017

Izumo no Okuni, la femme qui fonda le kabuki




Le destin d’Izumo no Okuni (1572 ?-?) transcende les nombreuses zones d’ombres de son histoire personnelle. N’écoutant que son audace, cette femme a crée une nouvelle forme d’art, l’un des piliers majeurs du patrimoine culturel de son pays. Elle est en effet la fondatrice d’un genre théâtral à part entière : le kabuki.


Détail d'une peinture représentant Izumo no Okuni sur scène


Kabuki et travestissement


            Le kabuki est une véritable institution au Japon. Ce théâtre développé à l’ère Edo connaît de encore nos jours une grande popularité. Sujets historiques, comiques, drames, histoires de fantômes… Cet art dramatique qui se veut être l’alliance du chant (ka) de la danse (bu) et de la technique (ki) traite de nombreux thèmes qui ont su plaire et s’adapter aux préoccupations de leur temps. Certaines scènes, pièces célèbres et acteurs se sont vus immortaliser par les artistes d’estampes ou ukiyo-e. La Seconde Guerre mondiale n’a pas ébranlé sa popularité et la seconde moitié du XXe siècle a par exemple permis un renouveau allant jusqu’à une modernisation s’inspirant parfois de techniques occidentales.

Les premiers théâtres à proprement dit se sont développés dans les villes d’Edo (Tôyô), Ôsaka et Kyôto. Le kabuki possède ses propres codes stylistiques et une architecture caractéristique avec le hanamichi (chemin des fleurs) : passage surélevé qui permet aux acteurs de traverser la salle, notamment pour faire leurs entrées, et d’être ainsi admirés des spectateurs. Les costumes sont en général très travaillés même si les décors restent relativement sommaires.

La particularité du kabuki est qu’il reste à l’heure actuelle joué uniquement par des hommes. Les rôles féminins sont interprétés par des acteurs spécialisés nommés onnagata ou « forme de femme ». Et pourtant, le premier kabuki était joué par des femmes travesties en hommes.  Pour comprendre ce retournement de situation, il faut donc se pencher sur l’histoire d’Izumo no Okuni.


Extrait d'une pièce de kabuki avec le comédien Bandô Tamasaburô


De la prêtrise à la scène ?


La légende la fait naître en 1571 ou 1572.  Elle aurait été une prêtresse (miko), au service du grand sanctuaire de la province d’Izumo. Son nom signifie en effet « Okuni d’Izumo ». Son père est un forgeron travaillant pour le temple. Le sanctuaire d’Izumo avait pour coutume d’envoyer son clergé sillonner le pays afin de collecter des fonds et c’est ainsi que la carrière d’Okuni aurait commencé. Elle parcourt les routes avec certains de ses confrères pour récolter des donations en effectuant des danses, notamment celle du nembutsu odori ou « invocation au Bouddha Amida». Elle finit par arriver à Kyôto où son talent la distingue très vite du lot et commence alors à obtenir une véritable renommée personnelle.

Reconstitution du costume d'une miko du sanctuaire d'Izumo (source : *)


Okuni succombe peu à peu aux sirènes du succès, son sanctuaire lui ordonne aussitôt de revenir. Qu’importe, elle choisit la voie des arts et recrute également les meilleures artistes parmi les prêtresses l’accompagnant. Sa troupe est fondée. Bien entendu, les autorités du sanctuaire condamnent la décision d’Okuni qui se sert de leur personnel pour lancer son propre projet. La riposte ne tarde ainsi pas à suivre : le père de la prêtresse perd son emploi et est chassé de la province.

Que cette version soit la plus connue ne signifie pas pour autant qu’elle est indiscutablement acceptée. De nombreux doutes subsistent quant au fait de savoir si Okuni a été ou non une prêtresse. Peut-être était-elle consciente de l’importance de gagner en respectabilité, c’est ce pourquoi elle aurait raconté qu’elle était originaire d’Izumo, sanctuaire qui comptait parmi les plus importants et influents du Japon.

Une fillette d’une dizaine d’années nommée Kuni aurait dansé en 1582 la yayako odori ou « danse des enfants » au sanctuaire de Kasuga à Nara. C’est cet élément qui est généralement utilisé pour spéculer de la date de naissance d’Okuni. Or, rien ne permet non plus de certifier qu’il s’agisse bien de la même personne. Si c’est le cas, cela pourrait éventuellement conduire à penser qu’elle ne serait même pas originaire d’Izumo mais peut-être de la région du Kansai.

Ses rapports avec le milieu de la prostitution sont également ambigus. Si le kabuki a par la suite été récupéré par des prostituées, les informations se contredisent au sujet du fait de savoir si Okuni en a été une à un moment de sa vie. Peut-être a-t-elle été une de ces « prêtresses itinérantes » ou aruki miko, sans véritable affiliation, qui pouvaient être contraintes de se prostituer pour survivre. Quoi qu’il en soit, s’il est une chose sure, c’est la date à partir de laquelle Okuni commence à monter ses propres spectacles.


Okuni kabuki


En effet, c’est en avril 1603 que l’artiste et sa troupe s’installent officiellement sur les bords asséchés de la rivière Kamo, à Kyôto. Un lieu accueillant toutes sortes de marginaux et de performeurs. Il n’y a au départ pas de véritable ligne directrice à son spectacle qui se compose surtout de danses populaires et sensuelles effectuées par les femmes de la troupe accompagnées de musique. L’atout principal de la représentation repose sur la surprise créée par le côté extravaguant des comédiens. En effet  leur performance est nommée kabuki odori. Il faut ici comprendre le terme kabuki comme signifiant « étrange » ou « inhabituel ». Tous ceux qui ont une conduite hors-norme, en décalage avec les mœurs sont appelés à cette époque « kabukimono ».

Et ce sont ces personnes qu’Okuni imite dans sa pièce. Celle-ci reste avant tout un esprit libre qui n’hésite pas à défier les codes établis. Elle possède plusieurs rôles masculins dans son répertoire : elle s’habille par exemple en moine et chante d’une voix forte en frappant une cloche ou bien revêt elle la tenue d’un prêtre shintoïste. Parfois au contraire, elle paraît dans une ravissante tenue féminine. Son rôle le plus populaire reste néanmoins celui de l’excentrique jeune homme. Okuni porte les cheveux courts et, dans la première partie du spectacle, rentre sur scène habillée avec un pantalon à la portugaise, un rosaire chrétien autour du cou, accessoire qu’elle a choisi pour le côté exotique de la chose. Un acte quelque peu risqué compte tenu de la répression précédemment exercée par Toyotomi Hideyoshi à l’égard des missionnaires chrétiens. Puis, elle revient habillée en jeune guerrier à la mode, deux sabres passés au côté. Son audace et la nouveauté que constitue ce spectacle sont les clefs de sa réussite.





Peinture représentant probablement Okuni


Jusque-là Okuni est mariée à Sanjurô, qui se charge de l’écriture des spectacles de la troupe. Cependant, le couple se sépare alors que le groupe commence à engranger ses premiers succès. Okuni entame alors une liaison avec le guerrier Nagoya Sanzaburô, lequel possède une scandaleuse réputation de séducteur. Certaines rumeurs vont jusqu’à prétendre qu’il aurait été l’amant de Yodo-dono et serait le véritable père de Toyotomi Hideyori, le fils de cette dernière. Sanzaburô devient à la fois le compagnon mais aussi le mécène d’Okuni. Grâce à son soutien financier celle-ci peut désormais se procurer des instruments et des accessoires de qualité ainsi qu’une véritable scène par exemple.

La présence de Sanzaburô lui permet ainsi de faire évoluer son spectacle et de jouer des tableaux construits. L’un des plus populaires est celui où Okuni, dans son costume d’homme, séduit la serveuse d’une maison de thé tout en entonnant une chanson d’amour. Le kabuki d’Okuni joue sur l’inversion des rôles ainsi que sur les ambiguïtés sexuelles qui en résultent. Les danseuses sont travesties en hommes tandis que des interprètes masculins de farces sont eux déguisés en femmes et se moquent des prostituées et de leurs danses. Cette formule novatrice emmènera Okuni jusqu’aux plus hauts lieux.


Le triomphe de l’art


Okuni séduit de nouveaux mécènes, tous de statut élevé. Elle se produit devant de grands seigneurs et est même conviée à la cour impériale pour faire montre de ses talents. Tokugawa Hideyasu, le deuxième fils du shôgun Tokugawa Ieyasu, lui demande de jouer devant lui dans son château de Fushimi et loue son excellence.

Sa séparation avec Sanzaburô ne la désarçonne pas. En effet, c’est en 1604 que celui-ci se voit proposer par le daimyô de la province de Mimasaka d’entrer à son service. Sanzaburô n’a en effet pas qu’une réputation de séducteur : il s’est également distingué dans de nombreuses batailles. Okuni ne l’accompagne pas et demeure à Kyôto pour y poursuivre ses activités artistiques. Le 5 avril 1604, Sanzaburô est tué dans une rixe. La rumeur court qu’Okuni va abandonner le théâtre, pourtant elle va trouver le moyen de transcender et de sublimer cette perte.

1605 : un large public est rassemblé devant une scène au sanctuaire de Kitano. Apparaît alors un religieux en robe sombre, l’un des travestissements prisés par Okuni. L’actrice entonne l’un des refrains chantés habituellement par la fondatrice du kabuki. Pourtant, il ne s’agit pas d’Okuni, mais simplement d’une des comédiennes de sa troupe se faisant passer pour elle. Les femmes commencent alors à danser le nembutsu odori, l’invocation au Bouddha Amida. Arrive alors sur scène un jeune homme qui se dirige vers la femme tenant le rôle d’Okuni. Un échange d’instaure entre les deux, le nouveau venu se présentant comme étant le fantôme de Nagoya Sanzaburô. Sauf qu’il s’agit cette fois véritablement d’Okuni en personne qui entame une danse avec l’autre comédienne.

En 1607, la carrière d’Okuni parvient à son sommet puisqu’elle joue devant le shôgun lui-même dans son palais à Edo.


Ancien costume d'Okuni au Jidai matsuri (source : *)

L'actuel costume d'Okuni, plus proche de ses habits de scène (source : *)



Imitations et déclin


La nouveauté que représente le Okuni kabuki lui vaut d’être à de nombreuses reprises copié et imité, notamment par des femmes qui revêtent des habits d’homme sur scène et qui vont jusqu’à reprendre le nom d’Okuni. 

Le style est notamment récupéré par les maisons de prostitution où des courtisanes se produisent en costumes extravagants, parfois même devant des aristocrates. L’art devient un prétexte pour promouvoir leurs établissements. Le shôgunat voit la réappropriation de cet art par ce milieu comme une menace pour l’ordre moral et public et interdit en 1629 aux femmes de monter sur scène. Celles-ci sont alors remplacées par des wakashû ou de beaux adolescents travestis, cette fois en habits féminins. Le gouvernement finit par décréter en 1652 que le kabuki ne doit être joué que par des hommes (yarô) et être doté d’une véritable construction dramatique et ne plus se baser uniquement que sur le charme physique des interprètes, tout en mettant désormais l’accent sur la technique afin d’en faire un art « respectable », débarrassé de tout caractère licencieux.

Qu’a pensé Okuni du fait de voir les femmes bannies d’une forme théâtrale qu’elle avait créée ? Aucune source ne peut affirmer avec précision de ce qui est advenu d’elle. Peut-être serait-elle rentrée dans sa province d’Izumo et, devenue nonne, aurait-elle vécu jusqu’à l’âge canonique de 87 ans.

Son histoire a été adaptée en roman (publié sous forme de feuilleton entre 1967 et 1969) par l’autrice Sawako Ariyoshi, lequel a été traduit en anglais sous le titre de Kabuki dancer. Quelques exemplaires sont encore en vente sur internet. Le récit dépeint Okuni comme une femme pour qui l’art est un moyen de gagner son indépendance et sa liberté et lie son histoire à celle des bouleversements qui traversent le Japon à cette époque. L’autrice y fait le choix de montrer une Okuni certes originaire de la province d’Izumo sans être pour autant une prêtresse et se servant de cet élément pour bonifier sa réputation. Cependant, Okuni ne vit que pour l’art et tient véritablement à se distinguer des prostituées qui vont par la suite s’approprier sa création.

Il existe de nos jours toute une revue théâtrale entièrement féminine au Japon, il s’agit du Takarazuka, créée en 1914.

Le prochain article couvrira l’histoire de la celle qui est considérée comme la première impératrice régnante du Japon.


La ville de Kyôto a en 2003 érigé une statue d'Okuni au bord de la rivière Kamo



Bibliographie



BEARD, Mary R., The force of women in Japanese history, Washington, D.C, Public affairs press, 1953.

BRANDON James R., BANHAM Martin, The Cambridge guide to Asian theatre, Cambridge, Cambridge university press, 1997.

FREDERIC Louis, Le Japon dictionnaire et civilisation, Paris, Robert Laffon, coll. « Bouquins », 1996.

HIGUCHI Chiyoko, RHOADS Sharon (trad.), Her place in the sun, women who shaped japan, Tôkyô, The East, 1973.

IWAO Seiichi et al., Dictionnaire historique du Japon vol.11, Tôkyô, Publications de la Maison Franco Japonaise, 1985.

SEIGLE Cecilia Segawa, Yoshiwara : the glittering world of the japanese courtesan, Honolulu, University of Hawaii press, 1993.


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