vendredi 29 septembre 2017

Suiko Tennô, souveraine diplomate

Elle est considérée comme la première impératrice régnante du Japon. Suiko Tennô (554-628) s’est montrée une habile souveraine, naviguant entre les intrigues. Décrite dans le Nihonshoki comme étant belle et progressiste, son règne a en effet été riche en réformes et réalisations.  


Représentation de l’impératrice Suiko


Souveraine céleste


L’empereur est au Japon désigné sous le nom de tennô, ce qui signifie « souverain céleste ». Or, ce terme n’est pas sexué et peut très bien s’appliquer à une femme. Huit l’ont d’ailleurs porté tout au long de l’histoire japonaise et parmi elles deux sont remontées sur le trône après une abdication, ce qui fait dix règnes féminins au total. Toutes ces souveraines auront par la suite leur propre article ou seront, à défaut, mentionnées sur ce blog.

Suiko est considérée comme la première d’entre elles et le 33eme tennô dans la chronologie traditionnelle.  Pourtant, elle n’a pas porté ce titre de son vivant. C’est l’empereur Temmu qui l’adopte en 674 et le fait rétrospectivement appliquer aux souverains des époques antérieures. A l’époque de Suiko, les rois ayant centralisé leur pouvoir dans la région du Yamato, par dessus la structure tribale préexistante, portaient le titre d’ôkimi.

Il est intéressant de souligner l’existence d’un pouvoir féminin puissant dans le Japon ancien. Il s’agit tout d’abord d’un pouvoir religieux, aux ères Yayoi (-800, 250) et Kofun (fin IIIe-VIe siècle), la chamane qui peut entrer en contact avec les dieux joue un rôle très important dans la conduite des politiques. Dans le modèle appelé hime/hiko sei, (système de complémentarité sœur ainée/frère cadet), elle régnait aux côtés d’un homme souvent issu de sa famille et constituait une autorité religieuse tandis qu’il s’occupait des affaires temporelles. Un exemple en est la reine Himiko, laquelle règne sur sa chefferie entre 235 et 247 et est mentionnée par des chroniques chinoises.

Reconstitution du possible costume de la reine Himiko (source *)

 La légendaire impératrice conquérante Jingû qui aurait occupé le pouvoir dans la chronologie traditionnelle de 201 à 269 est un autre exemple de ce respect dût à la souveraine chamane. Par ailleurs, Jingû témoigne également d’un rôle guerrier assumé par certaines de ces prêtresses qui portaient rituellement des armes et intervenaient directement dans les  campagnes militaires. Il est également intéressant de souligner que si Jingû est généralement désignée comme une impératrice consort, certains textes plus mineurs lui donnent le titre de tennô.

 Triptyque de Mizuno Toshikata (1866-1908)
 représentant l’impératrice Jingû pendant sa conquête des royaumes coréens


Cette place importante accordée aux prêtresses se retrouve également à la cour du Yamato. La plus importante est choisie parmi les nobles, elle est chargée de faire quotidiennement des offrandes de nourriture à la déesse du soleil, Amaterasu. Plus encore, c’est elle qui est sensée exprimer la volonté des divinités, une fonction qui est à l’époque perçue comme absolument vitale au maintien de l’harmonie. Une absence de grande prêtresse capable de transmettre les paroles divines serait vécue comme une catastrophe. L’une d’entre elles a par ailleurs occupé pouvoir en situation de discorde. La princesse Itoyo, fille de l’empereur Richû, est choisie pour diriger entre 484 et 485. L’empereur Seinei étant mort sans nommer de successeur, les différentes factions se livrent une lutte sans merci. Itoyo refuse le titre souveraine mais accepte de diriger jusqu’à ce que la situation rentre dans l’ordre et que l’un des enfants de son défunt frère monte sur le trône.

C’est une situation semblable qui va présider à l’avènement de Suiko.


Choisie pour ramener l’harmonie


Appelée de son vivant Princesse Kashikiya (Suiko est un nom posthume), elle épouse à dix-sept ans son demi-frère, l’ôkimi Bidatsu, et est ainsi impératrice consort pendant seize ans. Suiko ne succède pas immédiatement à son époux, en effet, elle devient reine après un conflit entre factions rivales. Son oncle maternel, Soga  no Umako, est extrêmement puissant et promeut, entre autres, la diffusion du bouddhisme. Le prédécesseur et demi-frère de Suiko, Shushun (règne de 587 à 592) s’y est opposé, arguant la suprématie de la religion indigène : le shintoïsme. Il aurait de ce fait été assassiné par l’entremise d’Umako. Suiko est choisie car elle liées aux ôkimi suivants : elle est la fille de Kimmei (r.539-571), l’épouse et la demi-sœur de Bidatsu (r. 572 à 585) et enfin la sœur de Yômei (r.585-587).  

Suiko doit sa position à ses liens avec le clan Soga. Celui-ci opère sur le même mode que les Fujiwara à l’ère Heian, c’est-à-dire qu’ils exercent une forte influence sur la famille royale en mariant leurs filles aux monarques. En effet, si Suiko devient reine ce n’est pas à cause d’un manque d’héritiers mâles mais par ce que sa mère est issue du clan Soga. Suiko refuse d’abord de monter sur le trône mais finit par accepter. Sa première décision est d’ailleurs de choisir pour capitale le port de Settsu afin de servir les intérêts commerciaux des Soga.

Un nouveau titre est crée pour elle qui est la première femme à régner en son propre nom. Elle est ainsi appelée sumeramikoto soit « celle qui préside aux divinations », appellation basée sur une lecture japonaise des caractères chinois signifiant respectivement « ciel » et « empereur ».

C’est ainsi en 593, alors qu’elle est âgée de 39 ans, que Suiko commence à diriger. Elle doit en apparence gérer une situation délicate car il lui faut composer avec l’influence du clan Soga, représenté par son oncle,  mais aussi celle son neveu, le prince Shôtoku qui est son régent et qu’elle nomme héritier en 600 après la mort de son fils. Les historiens du XXe siècle ont supposé qu’en tant que femme Suiko n’exerçait pas de pouvoir effectif, que son règne n’était qu’un intermédiaire afin de permettre aux tensions de se dénouer. En vérité, comme l’explique Pierre-François Souyri : « Aujourd’hui les spécialistes de la période sont beaucoup plus nuancés. Suiko était reine et exerçait vraisemblablement le pouvoir réel avec Soga Umako, principal responsable politique. Rien n’indique qu’à cette époque, les Soga aient pu envisager une usurpation du pouvoir. »


Reconstitution d’un costume de femme la période Asuka (593-710) (source *)

Costume d’une dame de cour à l’époque de Suiko (source *)


Une diplomate lucide et efficace


Suiko possède de ce fait un certain nombre de prérogatives très importantes. En effet si le terme de « régent » est utilisé pour désigner l’office de Shôtoku, sa fonction n’a rien à voir avec celle de ceux qui lui ont bien plus tard succédé et qui exerçaient le pouvoir à la place du souverain. Les sources mentionnant Suiko la montrent au contraire dans une position d’autorité face à ses ministres et son prince héritier.

Elle est premièrement la seule à pouvoir lever les armées et envoie par exemple des troupes attaquer le royaume coréen de Silla faisant également en sorte que celui-ci verse de nouveau un tribut au Japon. Cet élément pourrait ainsi faire d’elle l’un des modèles ayant influencé l’écriture de la légende de l’impératrice Jingû. Suiko joue ainsi un rôle très important dans les affaires extérieures puisqu’elle envoie également des émissaires à l’étranger. Sans doute son expérience en tant que veuve de l’empereur Bidatsu l’aide-t-elle ici puisque c’est pendant le règne de ce dernier que la cour du Yamato avait reçu des ambassadeurs coréens.

Les liens avec les autres puissances ne sont cependant pas envisagés que sous un aspect uniquement agressif et militariste. Les échanges culturels sont ainsi fortement encouragés et ce sont des érudits, artistes et artisans étrangers qui viennent au Japon pour partager leur savoir. Des Japonais partent également en Chine pour y étudier l’art et la littérature, ce qui permet la diffusion des écrits bouddhiques mais aussi de la pensée confucéenne. Le calendrier chinois est également introduit en 602. Fondé sur des cycles sexagésimaux, il permet désormais de dater les faits avec beaucoup plus de précision.

Suiko est également une autorité spirituelle et doit à ce titre s’occuper d’un certain nombre de fonctions rituelles, comme l’indique son titre. Elle est par exemple en charge des offrandes de nourriture que doivent recevoir les dieux. Il est intéressant de constater que si Suiko est une fervente bouddhiste, elle est consciente de l’importance de ne pas négliger son devoir de prêtresse shintoïste

Bien d’autres éléments prouvent que Suiko est loin d’être une dirigeante effacée. Au contraire,  elle prend son rôle à cœur et sait imposer sa vision des choses.


L’autorité d’une impératrice


Suiko préside aux conseils et, lorsque des désaccords surviennent parfois, se montre capable non seulement de riposter mais également de faire accepter sa volonté. En 608, un émissaire japonais s’est rendu en Chine d’où il est revenu avec une réponse de l’empereur, laquelle a été perdue sur le chemin du retour car l’ambassadeur s’est fait voler ses biens. La majorité est favorable au fait que l’émissaire soit puni pour ne pas avoir pu mener la lettre à bon port. La souveraine s’y oppose et déclare qu’il ne doit pas être inquiété. Une hypothèse suppose d’ailleurs que Suiko se soit servie de sa connaissance des relations internationales pour comprendre le nœud de l’affaire.

Même si elle est officiellement envoyée par Suiko, la lettre aurait été écrite par son neveu. Or celle-ci commence par la mention du souverain du « Pays du soleil levant » (le Japon)  présentant ses salutations à celui du « Pays du soleil couchant » (la Chine), une formule qui aurait eu de fortes chances d’offenser le dirigeant en question. Si ce dernier avait fait part de son indignation dans sa réponse, il est tout à fait possible que l’ambassadeur ait jugé préférable de faire en sorte qu’elle soit perdue. En effet la souveraine japonaise aurait été humiliée par la réception d’une missive emplie de colère, ce qui n’aurait pas manqué d’aggraver les relations entre les deux pays. Suiko aurait de ce fait révélé ici une grande perspicacité en devinant ce qu’il en était véritablement.

De la même façon, son puissant oncle lui demande en 624 de lui donner une portion du territoire royal dans le bassin de Nara, arguant que cette propriété appartient à sa famille. C’est là un moyen pour lui d’accroître encore plus son pouvoir. Suiko n’hésite à s’opposer frontalement à lui et répond à sa requête par la négative et ce de façon définitive. Elle agit ainsi comme une souveraine qui doit avant tout préserver la propriété de l’Etat et  prouve que les liens familiaux ne doivent pas primer sur ses devoirs. Si son oncle à joué un rôle crucial dans son accession au trône, c’est maintenant elle qui règne.


Un règne riche en réformes et en avancées


L’organisation étatique est également considérablement transformée pendant cette période. Suiko y travaille, allouant des moyens pour que le Japon n’ait pas à rougir des avancées de la Chine. L’organisation s’inspire désormais beaucoup plus des modèles chinois et coréens, en rendant le recrutement des fonctionnaires du gouvernement beaucoup plus méritocratique et en revoyant le système de promotions. C’est d’ailleurs en 604 qu’est établie une structure hiérarchique pour l’appareil d’Etat, le souverain se trouvant au sommet. Ce sont des bases solides pour un état unifié et stable.

Beaucoup de réformes du règne de Suiko sont traditionnellement acceptées comme étant le fait du prince Shôtoku. Cependant, il est à ce stade important de faire part d’une théorie ayant fortement gagné en crédibilité ces dernières années et faisant état d’un certain nombre de doutes quant à l’existence réelle de ce dernier, qui pourrait en réalité être un personnage mythique puisqu’il est surtout mentionné dans des sources postérieures. Certaines réformes lui étant attribuées seraient par exemple le fait de Soga Umako.

Suiko joue également un rôle crucial dans la propagation et l'acceptation du bouddhisme. Elle fait construire près de Nara le Horyû-ji, un temple doté d’une pagode à cinq étages. Elle est également consciente de l’importance pour le Japon de se doter d’une histoire écrite, puisque l’écriture a été importée de Chine au VIe siècle, et que la mémoire des époques anciennes était autrefois transmise via des récitations orales. Aussi ordonne-t-elle en 620 à Shôtoku et à Soga Umako de rédiger l’histoire de sa famille mais aussi celle des clans importants. Cependant, Shôtoku meurt théoriquement en 622 et les travaux effectués par Umako sont plus tard perdus en 645 lorsque Soga Emishi incendie sa demeure pour s’y suicider après une tentative de coup d’état.

Le temple Horyû-ji (source * )


L’éclipse fatale


Suiko règne ainsi pendant 36 ans, ce qui tranche avec ses plus proches prédécesseurs. En 628, elle tombe malade et devient aveugle au moment même où une éclipse solaire se produit. La souveraine fait alors mander deux jeunes princes qui sont ses successeurs potentiels et les conseille sur la manière de bien diriger l’Etat. Elle décède finalement cinq jours plus tard, à l’âge de 74 ans.

Souveraine réticente à l’origine, Suiko c’est ainsi acquittée de sa tâche avec brio pendant la longue période où elle est restée au pouvoir et ouvrant la voie à d’autres impératrices régnantes tout aussi déterminées et puissantes.


Le prochain article racontera l’histoire de l’intraitable nonne shôgun.



Bibliographie



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BEARD, Mary R., The force of women in Japanese history, Washington, D.C, Public affairs press, 1953.

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SOUYRI Pierre-François, Nouvelle histoire du Japon, Paris, Perrin, coll. « Pour l’histoire », 2010.

mercredi 6 septembre 2017

Izumo no Okuni, la femme qui fonda le kabuki




Le destin d’Izumo no Okuni (1572 ?-?) transcende les nombreuses zones d’ombres de son histoire personnelle. N’écoutant que son audace, cette femme a crée une nouvelle forme d’art, l’un des piliers majeurs du patrimoine culturel de son pays. Elle est en effet la fondatrice d’un genre théâtral à part entière : le kabuki.


Détail d'une peinture représentant Izumo no Okuni sur scène


Kabuki et travestissement


Le kabuki est une véritable institution au Japon. Ce théâtre développé à l’ère Edo connaît de encore nos jours une grande popularité. Sujets historiques, comiques, drames, histoires de fantômes… Cet art dramatique qui se veut être l’alliance du chant (ka) de la danse (bu) et de la technique (ki) traite de nombreux thèmes qui ont su plaire et s’adapter aux préoccupations de leur temps. Certaines scènes, pièces célèbres et acteurs se sont vus immortaliser par les artistes d’estampes ou ukiyo-e. La Seconde Guerre mondiale n’a pas ébranlé sa popularité et la seconde moitié du XXe siècle a par exemple permis un renouveau allant jusqu’à une modernisation s’inspirant parfois de techniques occidentales.

Les premiers théâtres à proprement dit se sont développés dans les villes d’Edo (Tôyô), Ôsaka et Kyôto. Le kabuki possède ses propres codes stylistiques et une architecture caractéristique avec le hanamichi (chemin des fleurs) : passage surélevé qui permet aux acteurs de traverser la salle, notamment pour faire leurs entrées, et d’être ainsi admirés des spectateurs. Les costumes sont en général très travaillés même si les décors restent relativement sommaires.

La particularité du kabuki est qu’il reste à l’heure actuelle joué uniquement par des hommes. Les rôles féminins sont interprétés par des acteurs spécialisés nommés onnagata ou « forme de femme ». Et pourtant, le premier kabuki était joué par des femmes travesties en hommes.  Pour comprendre ce retournement de situation, il faut donc se pencher sur l’histoire d’Izumo no Okuni.


Extrait d'une pièce de kabuki avec le comédien Bandô Tamasaburô


De la prêtrise à la scène ?


La légende la fait naître en 1571 ou 1572.  Elle aurait été une prêtresse (miko), au service du grand sanctuaire de la province d’Izumo. Son nom signifie en effet « Okuni d’Izumo ». Son père est un forgeron travaillant pour le temple. Le sanctuaire d’Izumo avait pour coutume d’envoyer son clergé sillonner le pays afin de collecter des fonds et c’est ainsi que la carrière d’Okuni aurait commencé. Elle parcourt les routes avec certains de ses confrères pour récolter des donations en effectuant des danses, notamment celle du nembutsu odori ou « invocation au Bouddha Amida». Elle finit par arriver à Kyôto où son talent la distingue très vite du lot et commence alors à obtenir une véritable renommée personnelle.

Reconstitution du costume d'une miko du sanctuaire d'Izumo (source : *)


Okuni succombe peu à peu aux sirènes du succès, son sanctuaire lui ordonne aussitôt de revenir. Qu’importe, elle choisit la voie des arts et recrute également les meilleures artistes parmi les prêtresses l’accompagnant. Sa troupe est fondée. Bien entendu, les autorités du sanctuaire condamnent la décision d’Okuni qui se sert de leur personnel pour lancer son propre projet. La riposte ne tarde ainsi pas à suivre : le père de la prêtresse perd son emploi et est chassé de la province.

Que cette version soit la plus connue ne signifie pas pour autant qu’elle est indiscutablement acceptée. De nombreux doutes subsistent quant au fait de savoir si Okuni a été ou non une prêtresse. Peut-être était-elle consciente de l’importance de gagner en respectabilité, c’est ce pourquoi elle aurait raconté qu’elle était originaire d’Izumo, sanctuaire qui comptait parmi les plus importants et influents du Japon.

Une fillette d’une dizaine d’années nommée Kuni aurait dansé en 1582 la yayako odori ou « danse des enfants » au sanctuaire de Kasuga à Nara. C’est cet élément qui est généralement utilisé pour spéculer de la date de naissance d’Okuni. Or, rien ne permet non plus de certifier qu’il s’agisse bien de la même personne. Si c’est le cas, cela pourrait éventuellement conduire à penser qu’elle ne serait même pas originaire d’Izumo mais peut-être de la région du Kansai.

Ses rapports avec le milieu de la prostitution sont également ambigus. Si le kabuki a par la suite été récupéré par des prostituées, les informations se contredisent au sujet du fait de savoir si Okuni en a été une à un moment de sa vie. Peut-être a-t-elle été une de ces « prêtresses itinérantes » ou aruki miko, sans véritable affiliation, qui pouvaient être contraintes de se prostituer pour survivre. Quoi qu’il en soit, s’il est une chose sure, c’est la date à partir de laquelle Okuni commence à monter ses propres spectacles.


Okuni kabuki


En effet, c’est en avril 1603 que l’artiste et sa troupe s’installent officiellement sur les bords asséchés de la rivière Kamo, à Kyôto. Un lieu accueillant toutes sortes de marginaux et de performeurs. Il n’y a au départ pas de véritable ligne directrice à son spectacle qui se compose surtout de danses populaires et sensuelles effectuées par les femmes de la troupe accompagnées de musique. L’atout principal de la représentation repose sur la surprise créée par le côté extravaguant des comédiens. En effet  leur performance est nommée kabuki odori. Il faut ici comprendre le terme kabuki comme signifiant « étrange » ou « inhabituel ». Tous ceux qui ont une conduite hors-norme, en décalage avec les mœurs sont appelés à cette époque « kabukimono ».

Et ce sont ces personnes qu’Okuni imite dans sa pièce. Celle-ci reste avant tout un esprit libre qui n’hésite pas à défier les codes établis. Elle possède plusieurs rôles masculins dans son répertoire : elle s’habille par exemple en moine et chante d’une voix forte en frappant une cloche ou bien revêt elle la tenue d’un prêtre shintoïste. Parfois au contraire, elle paraît dans une ravissante tenue féminine. Son rôle le plus populaire reste néanmoins celui de l’excentrique jeune homme. Okuni porte les cheveux courts et, dans la première partie du spectacle, rentre sur scène habillée avec un pantalon à la portugaise, un rosaire chrétien autour du cou, accessoire qu’elle a choisi pour le côté exotique de la chose. Un acte quelque peu risqué compte tenu de la répression précédemment exercée par Toyotomi Hideyoshi à l’égard des missionnaires chrétiens. Puis, elle revient habillée en jeune guerrier à la mode, deux sabres passés au côté. Son audace et la nouveauté que constitue ce spectacle sont les clefs de sa réussite.





Peinture représentant probablement Okuni


Jusque-là Okuni est mariée à Sanjurô, qui se charge de l’écriture des spectacles de la troupe. Cependant, le couple se sépare alors que le groupe commence à engranger ses premiers succès. Okuni entame alors une liaison avec le guerrier Nagoya Sanzaburô, lequel possède une scandaleuse réputation de séducteur. Certaines rumeurs vont jusqu’à prétendre qu’il aurait été l’amant de Yodo-dono et serait le véritable père de Toyotomi Hideyori, le fils de cette dernière. Sanzaburô devient à la fois le compagnon mais aussi le mécène d’Okuni. Grâce à son soutien financier celle-ci peut désormais se procurer des instruments et des accessoires de qualité ainsi qu’une véritable scène par exemple.

La présence de Sanzaburô lui permet ainsi de faire évoluer son spectacle et de jouer des tableaux construits. L’un des plus populaires est celui où Okuni, dans son costume d’homme, séduit la serveuse d’une maison de thé tout en entonnant une chanson d’amour. Le kabuki d’Okuni joue sur l’inversion des rôles ainsi que sur les ambiguïtés sexuelles qui en résultent. Les danseuses sont travesties en hommes tandis que des interprètes masculins de farces sont eux déguisés en femmes et se moquent des prostituées et de leurs danses. Cette formule novatrice emmènera Okuni jusqu’aux plus hauts lieux.


Le triomphe de l’art


Okuni séduit de nouveaux mécènes, tous de statut élevé. Elle se produit devant de grands seigneurs et est même conviée à la cour impériale pour faire montre de ses talents. Tokugawa Hideyasu, le deuxième fils du shôgun Tokugawa Ieyasu, lui demande de jouer devant lui dans son château de Fushimi et loue son excellence.

Sa séparation avec Sanzaburô ne la désarçonne pas. En effet, c’est en 1604 que celui-ci se voit proposer par le daimyô de la province de Mimasaka d’entrer à son service. Sanzaburô n’a en effet pas qu’une réputation de séducteur : il s’est également distingué dans de nombreuses batailles. Okuni ne l’accompagne pas et demeure à Kyôto pour y poursuivre ses activités artistiques. Le 5 avril 1604, Sanzaburô est tué dans une rixe. La rumeur court qu’Okuni va abandonner le théâtre, pourtant elle va trouver le moyen de transcender et de sublimer cette perte.

1605 : un large public est rassemblé devant une scène au sanctuaire de Kitano. Apparaît alors un religieux en robe sombre, l’un des travestissements prisés par Okuni. L’actrice entonne l’un des refrains chantés habituellement par la fondatrice du kabuki. Pourtant, il ne s’agit pas d’Okuni, mais simplement d’une des comédiennes de sa troupe se faisant passer pour elle. Les femmes commencent alors à danser le nembutsu odori, l’invocation au Bouddha Amida. Arrive alors sur scène un jeune homme qui se dirige vers la femme tenant le rôle d’Okuni. Un échange d’instaure entre les deux, le nouveau venu se présentant comme étant le fantôme de Nagoya Sanzaburô. Sauf qu’il s’agit cette fois véritablement d’Okuni en personne qui entame une danse avec l’autre comédienne.

En 1607, la carrière d’Okuni parvient à son sommet puisqu’elle joue devant le shôgun lui-même dans son palais à Edo.


Ancien costume d'Okuni au Jidai matsuri (source : *)

L'actuel costume d'Okuni, plus proche de ses habits de scène (source : *)



Imitations et déclin


La nouveauté que représente le Okuni kabuki lui vaut d’être à de nombreuses reprises copié et imité, notamment par des femmes qui revêtent des habits d’homme sur scène et qui vont jusqu’à reprendre le nom d’Okuni. 

Le style est notamment récupéré par les maisons de prostitution où des courtisanes se produisent en costumes extravagants, parfois même devant des aristocrates. L’art devient un prétexte pour promouvoir leurs établissements. Le shôgunat voit la réappropriation de cet art par ce milieu comme une menace pour l’ordre moral et public et interdit en 1629 aux femmes de monter sur scène. Celles-ci sont alors remplacées par des wakashû ou de beaux adolescents travestis, cette fois en habits féminins. Le gouvernement finit par décréter en 1652 que le kabuki ne doit être joué que par des hommes (yarô) et être doté d’une véritable construction dramatique et ne plus se baser uniquement que sur le charme physique des interprètes, tout en mettant désormais l’accent sur la technique afin d’en faire un art « respectable », débarrassé de tout caractère licencieux.

Qu’a pensé Okuni du fait de voir les femmes bannies d’une forme théâtrale qu’elle avait créée ? Aucune source ne peut affirmer avec précision de ce qui est advenu d’elle. Peut-être serait-elle rentrée dans sa province d’Izumo et, devenue nonne, aurait-elle vécu jusqu’à l’âge canonique de 87 ans.

Son histoire a été adaptée en roman (publié sous forme de feuilleton entre 1967 et 1969) par l’autrice Sawako Ariyoshi, lequel a été traduit en anglais sous le titre de Kabuki dancer. Quelques exemplaires sont encore en vente sur internet. Le récit dépeint Okuni comme une femme pour qui l’art est un moyen de gagner son indépendance et sa liberté et lie son histoire à celle des bouleversements qui traversent le Japon à cette époque. L’autrice y fait le choix de montrer une Okuni certes originaire de la province d’Izumo sans être pour autant une prêtresse et se servant de cet élément pour bonifier sa réputation. Cependant, Okuni ne vit que pour l’art et tient véritablement à se distinguer des prostituées qui vont par la suite s’approprier sa création.

Il existe de nos jours toute une revue théâtrale entièrement féminine au Japon, il s’agit du Takarazuka, créée en 1914.

Le prochain article couvrira l’histoire de la celle qui est considérée comme la première impératrice régnante du Japon.


La ville de Kyôto a en 2003 érigé une statue d'Okuni au bord de la rivière Kamo

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Kawakami Sadayakko (1871-1946) : actrice et danseuse qui bouscula les codes en jouant du kabuki au Japon, mais aussi aux Etats-Unis et en France


Bibliographie



BEARD, Mary R., The force of women in Japanese history, Washington, D.C, Public affairs press, 1953.

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HIGUCHI Chiyoko, RHOADS Sharon (trad.), Her place in the sun, women who shaped japan, Tôkyô, The East, 1973.

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