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samedi 1 septembre 2018

Zenshin-ni : la religieuse qui ouvrit la voie

Petite annonce avant de commencer : Onna Kagami possède sa propre page Facebook ! Je vous y donne rendez-vous si vous souhaitez être informés de l’actualité du blog ou voter aux sondages. 


Vous avez voté et la gagnante est Zenshin-ni (née vers 574- date de décès inconnue), la première personne à être devenue religieuse bouddhiste au Japon, hommes et femmes confondus. Jeunes fille précipitée au cœur d’une lutte de pouvoir, elle ne renonce pas à sa foi malgré les épreuves qu’elle doit affronter et joue un rôle essentiel dans l’enracinement et la diffusion de sa religion dans l’archipel. Cet article est un peu plus court que les autres mais les détails de sa vie sont peu nombreux, j’espère qu’il vous plaira quand même.

Statue de la nonne Chujô-hime, époque d'Edo (source : *)



L’arrivée du bouddhisme au Japon


Jusque-là, le Japon ne connaissait que sa religion indigène, le shintoïsme, un culte animiste fondé sur la croyance en des divinités nommées kami. Le fait est qu’une autre foi se diffuse chez ses voisins, il s’agit du bouddhisme. Celui-ci se propage en Chine dès le Iersiècle et atteint les royaumes coréens à partir du IVe. L’un d’entre eux, Silla, en fait d’ailleurs sa religion officielle aux alentours de 535. Si des moines venus de la péninsule ont déjà commencé à prêcher dans l’archipel, le débat sur le bouddhisme commence véritablement à partir de 538 (ou de 552) car le roi de Paekce (un autre royaume coréen) fait parvenir à l’ôkimi (titre du dirigeant japonais, l’appellation empereur/tennô n’existait pas encore à cette époque) une statue du Bouddha accompagnée de soutras. 

Cet événement déclenche alors une vive querelle. Quelle place faut-il donner à ce culte étranger ? Des factions vont alors s’opposer, entre pro et anti bouddhisme. D’un côté le clan Soga, qui se montre favorable à cette religion, et de l’autre les Mononobe qui considèrent qu’adopter un culte étranger risque de provoquer le courroux des kami, d’autant que cette famille était en charge des cultes shintoïstes et ne veut pas perdre son prestige. La réalité est néanmoins plus complexe que cela, il apparaît que les Mononobe vénéraient eux aussi le Bouddha de manière privée. Si la religion est l’une des causes de cette opposition, elle sert également de prétexte à cette lutte de pouvoir.


L’avènement d’une nonne


Néanmoins, les Soga restent minoritaires dans leur attachement au bouddhisme et des répressions ont lieu en 569 suite à une épidémie. Des temples et des pagodes sont ainsi détruits. Saga no Umako, l’oncle de l’ôkimi Suiko, possède une statue bouddhique venue de Paekce et souhaite lui rendre un culte. En outre, il est malade et pense que cela peut l’aider à se rétablir. Il fait ainsi construire un sanctuaire dans sa demeure. Cependant, il lui faut quelqu’un pour s’occuper des prières et des cérémonies. Une jeune fille de onze ans (ou de douze ou dix-sept selon les sources) est choisie pour cela. Elle se nomme Shima et est la fille Shiba Tatto, un immigré venu de Chine. Elle devient alors nonne sous le nom de Zenshin-ni (soit « nonne Zenshin ») et est ainsi la toute première religieuse bouddhiste ordonnée au Japon. Deux autres jeunes filles, Ishime et Toyome, deviennent nonnes à sa suite et prennent respectivement les noms de Ezen-ni et Zenzô-ni. Un ancien moine venu de Corée est là pour les former les aider à remplir leur mission. Dans les faits, cette ordination ne respecte pas les règles traditionnelles du bouddhisme puisqu’il aurait fallu la présence de dix moines et de dix moniales pour mener à bien la cérémonie.

Le fait que ce soit une femme qui ait été choisie pour cette fonction n’a rien d’anodin. En effet, elles étaient à cette époque des figures centrales dans la vie religieuse du pays. Ceci évoque tout d’abord le rôle joué par les prêtresses chamanes, les miko, dans le shintoïsme et s’appuie sur une croyance en la puissance spirituelle et magique des femmes, qui seraient capables de communiquer avec les divinités pour voir leurs prières exaucées ou d’apaiser les mauvais esprits, une idée qui imprègne les mythes et les traditions indigènes japonaises. 

Le grand bouddha du temple Tôdai-ji, Nara (photo personnelle)


Trois religieuses dans la tourmente


Malheureusement, les évènements de 569 se reproduisent et une implacable épidémie commence à ravager le pays. Les trois nonnes deviennent ainsi des victimes collatérales de cette catastrophe ainsi que des rivalités entre Mononobe et Soga. En effet, c’est la religion étrangère qu’est le bouddhisme qui est jugée responsable de la situation. Mononobe no Moriya se rend à la demeure d’Umako, fait brûler la pagode et détruire la statue bouddhique qui est jetée dans un canal. Zenshin-ni et ses deux compagnes sont faites prisonnières. Suprêmes outrage, elles se voient dépouillés de leurs robes sacerdotales et sont jetées dans une geôle dont elles ne sortent que pour être publiquement fouettées sur un marché. Néanmoins, les trois jeunes filles ne flanchent pas sous les traitements cruels auxquels elles sont sujettes et demeurent déterminées dans leur volonté de suivre les enseignements du Bouddha.

 La situation finit par s’apaiser car le souverain tombe lui aussi malade. Puisque la destruction du lieu de culte n’a pas empêché la maladie de s’en prendre à lui, il finit par autoriser Umako à vénérer le Bouddha dans sa maison, d’autant que celui-ci est toujours souffrant. Les trois nonnes captives sont alors libérées et peuvent reprendre leurs activités. Entre temps, l’ôkimi Yômei (règne de 585-587) montre son intérêt pour le bouddhisme, cependant il décède deux ans après son intronisation. Le conflit entre les Soga et les Mononobe resurgit de plus belle, et résulte en l’anéantissement de ces derniers. Shunshun (r. 587-592) monte sur le trône mais proclame la supériorité du shintoïsme, il aurait ainsi été assassiné sur ordre des Soga. C’est suite à cela 593 que Suiko est choisie pour régner afin de ramener l’harmonie et devient ainsi la première femme ôkimi.


Le voyage en Corée


Zenshin-ni se montre résiliente et n’a perdu en rien son attachement à sa foi et son désir de la propager, ni sa volonté d’apprendre. Elle fait part à Umako d’une décision qui révèle sa détermination : elle souhaite se rendre à Paekce pour y étudier et devenir une nonne à part entière, ce qui va également lui permettre de former d’autres religieux. C’est en 588 qu’elle et ses compagnes embarquent sur le navire d’un ambassadeur qui rentre chez lui. Zenshin-ni a lors seize ans, ou vingt et un selon les sources. Zenshin-ni, Zenzô-ni et Ezen-ni marquent alors de nouveau l’histoire de leur pays, car elles sont les premières ressortissantes japonaises à se rendre en Paekce pour y recevoir des enseignements. 

Elles partent du port de Naniwa (actuelle Osaka) et s’embarquent pour un long voyage. Il leur faut deux mois en bateau pour atteindre la péninsule coréenne et ensuite remonter le fleuve Kum sur plusieurs dizaines de kilomètres. Leur arrivée à laissé des traces dans la mémoire de leur pays d’accueil : une fresque d’un temple représente la venue en bateau des trois nonnes. 

Carte des trois royaumes de Corée au Vsiècle (source : *)



Admises dans un temple, les trois religieuses peuvent alors commencer à recevoir des enseignements poussés. Elles étudient les préceptes de leur foi et sont officiellement ordonnées. C’est finalement en 590, au terme d’un voyage riche en apprentissages, qu’elles rentrent finalement chez elles.


Enraciner la foi


Zenshin-ni a passé le reste de sa vie à contribuer à la diffusion du bouddhisme dans son pays et s’impose comme une autorité spirituelle. Elles fonde tout d’abord le Sakurai-ji (ou Toyura-dera), le plus ancien monastère féminin (amadera) du pays et s’y installe avec ses compagnes. Les trois nonnes se montrent également très actives : elles ordonnent onze autres religieuses l’année de leur retour. Zenshin-ni a également formé et ordonné son propre frère qui devient ainsi tout premier moine bouddhiste japonais, Tokusai-hôshi. Le fait de la doter de religieux mais aussi de lieux de culte contribue fortement à ancrer cette religion dans les mentalités et le paysage local. 

De plus, en 593, Suiko monte sur le trône. Celle-ci se montre également très favorable à cette foi venue de l’étranger, dont elle est elle-même une fervente adepte, et fait construire des temples. En 606, lors de l’inauguration de la statue du temple Asuka-dera (Hôkô-ji), la souveraine aurait d’ailleurs loué l’action de Zenshin-ni, qui a propagé les enseignements du Bouddha et incité de nombreuses personnes à embrasser cette foi.

L’année du décès de Zenshin-ni est inconnue, néanmoins il est possible de mesurer son influence grâce à l’engouement qu’elle a généré.


Les héritières de Zenshin-ni


Les chiffres sont éloquents et révèlent l’impact du parcours de Zenshin-ni. En 623, l’on comptait 569 nonnes et 816 moines. En 674, l’empereur Temmu organise un rassemblement de 2400 nonnes. Le prince Shôtoku, neveu de Suiko aurait fait construire sept temples dont cinq réservés aux femmes, dont l’un, le plus fameux, Chugu-ji, existe encore aujourd’hui et possède d’ailleurs une superbe statue bouddhique en bois considérée comme un trésor national. D’autres femmes prennent également le relais de cette aventure, telle que l’impératrice consort Kômyô (701-760) qui soutient en 740 la fondation de plusieurs temples dirigés par des nonnes. Chacun compte au début dix nonnes, chiffre qui passe à vingt en 766. Ces établissements reçoivent des donations financières de la part du gouvernement. Kômyô devient d’ailleurs également religieuse en 749.

Le temple Chûgû-ji (source : *)


Statue du boddhisattva Miroku conservée au Chûgû-ji
(source : *)


A part son voyage en Corée, peu d’éléments de la vie de Zenshin-ni sont connus. Pourtant, cette fille d’immigré chinois a joué un rôle considérable dans l’histoire religieuse de son pays, sa détermination devant l’épreuve et sa volonté d’étudier ont été essentielles et ont lancé un processus qui a permis que le bouddhisme soit pleinement accepté au Japon et aussi de générer toute l’effervescence, construction de temples et de superbes œuvres d’art, qui a suivi. Zenshin-ni est donc une pionnière, quelqu’un qui par ses convictions a montré le chemin et su engendrer l’envie de la suivre.

J’espère que cet article vous aura plu, je reprends les votes pour choisir le prochain, le sondage précédent ayant conduit à une égalité. Vous pouvez voter ici dans les commentaires ou sur la page Facebook du blog.

Qui fera l’objet du prochain article ?

-Kasuga no Tsubone (1579-1643): Nourrice et éminence grise du shôgun Tokugawa Iemitsu. Femme cruelle à l’intelligence politique redoutable.

-Jitô Tennô (645-703) : Puissante impératrice régnante, comparée à une divinité. Femme d’état habile, elle est à l’origine de nombreuses réformes.

A très bientôt !


Articles liés 





Sources Web 


« Histoire de Zenshin-ni », Asuka Japan Heritage, repéré à : http://asuka-japan-heritage.jp/global/fr/zenshinni/life/.

Reidy Jane, Heymann Juliette (trad.), « Les femmes dans l’histoire du Zen », Buddhaline, repéré à : http://www.buddhaline.net/Les-femmes-dans-l-histoire-du-zen.


Bibliographie 


Beard Mary R.,The force of women in Japanese history, Washington, D.C, Public affairs press, 1953.

Reynolds David K., Plunging through the clouds : constructing living currents, Albany, SUNY press, 1993.

Robinson Paula Kane, Women living zen : Japanese soto buddhist nuns, Oxford, Oxford university press, 1999.

Souyri Pierre-François, Nouvelle histoire du Japon, Paris, Perrin, coll. « Pour l’histoire », 2010.

Thakur Upendra, India and Japan, a Study in Interaction During 5th Cent.-14th Cent. A.D, New Delhi, Abhinav publications, 1992.

mercredi 26 juillet 2017

Ôtagaki Rengetsu, artiste et femme indépendante




Dans une époque restreignant la liberté des femmes, Ôtagaki Rengetsu (1791-1875) a su exister par elle-même, mue par son art et sa foi. Sa sensibilité poétique et sa résilience devant les épreuves de la vie ont assuré son passage à la postérité.


Rengetsu telle quelle est représentée au jidai matsuri 
(festival des âges) de Kyôto


Quelle paix pour les femmes ?


1603 : Tokugawa Ieyasu devient shôgun. Troisième unificateur du Japon, il en est désormais le maître et installe son gouvernement à Edo (future Tôkyô), l’empereur restant à Kyôto.  C’est le début d’une époque pacifiée qui dure jusqu’en 1868. Cependant la dynastie Tokugawa doit, pour se maintenir, s’assurer un contrôle parfait sur la société et créé pour cela une structure très rigide où chacun se voit attribuer une place bien définie. La population est divisée en classes sociales parmi lesquelles les guerriers forment une élite privilégiée néanmoins soumise au respect d’un certain nombre de codes afin de canaliser leur potentiel de violence. Les relations entre individus sont influencées par la philosophie du néoconfucianisme dont l’un des aspects fondamentaux est le respect de la hiérarchie : les femmes en pâtissent particulièrement.

Elles ont très peu de place dans l’historiographie de l’époque d' Edo, ce qui révèle un manque de considération certain de la part de leurs contemporains. Des manuels tels que Onna Daigaku (Grands enseignements pour les femmes) donnent à la fois des conseils pratiques pour être une bonne épouse mais insistent également sur le fait de s’en remettre aux hommes. Dans la classe guerrière, les femmes sont astreintes au respect de codes moraux très stricts et doivent se dévouer toutes entières à leurs époux et à leur maison. Elles sont d’ailleurs définitivement exclues de l’héritage ce qui les contraint à dépendre de leurs proches masculins. Elles continuent d’apprendre le maniement des armes, notamment de l’emblématique naginata, mais cela sert surtout à les renforcer afin de les préparer à jouer leur rôle domestique au mieux. L’une des seules opportunités pour elles de combattre effectivement est la vengeance.

Ce tableau reste à nuancer : il reste facile de divorcer et de se remarier même lorsque l’on est une femme de la classe guerrière. En outre, les relations entre les hommes et les femmes sont beaucoup plus égalitaires dans le reste de la société. Dans les campagnes par exemple, l’importance du travail féminin leur permet de s’assurer une véritable autonomie et de s’affranchir d’une certaine manière d’un rapport de subordination à un époux. L’art est également une autre parade. Les femmes continuent en effet de s’exprimer et de faire entendre leurs voix.  Elles écrivent de la poésie et jouent de la musique. Nombreuses sont également celles qui s’adonnent à la calligraphie. Les femmes voyagent aussi et écrivent pendant cette période de très nombreux journaux dans lesquels elles relatent leurs pérégrinations et transcrivent les poèmes qui leur ont été inspirés par leurs découvertes. Elles explorent notamment le pays en groupe afin de visiter par exemple de célèbres temples ou sanctuaires.

C’est donc la fin de cette époque que va vivre Ôtagaki Rengetsu, dans sa quête pour trouver sa propre voix.


Arai, (1845 ?), Utagawa Toyokuni III/Kunisada (1786-1864)
Une  femme avec son carnet de voyage


Future poétesse et artiste martiale


Née en 1791, celle qui est dans son enfance appelée Nobu (Rengetsu est son nom de nonne) serait la fille d’une geisha. Sa mère se marie peut après sa naissance et elle est donc adoptée par Ôtagaki Teruhisa, samouraï au service d’un temple de Kyôto.

Son éducation éveille ses capacités spirituelles et physiques. Très vite, elle développe ses nombreux dons. Le premier est la composition des waka (poèmes courts). Comme elle étudie la calligraphie et la littérature, elle se démarque également par sa sagesse et son intelligence. De plus, elle est élevée dans une famille guerrière et reçoit ainsi l’entraînement adéquat. C’est là aussi une réussite puisqu’elle excelle en arts martiaux. Il est ainsi possible de résumer cette personnalité cultivée et habile dans de nombreux domaines par la phrase suivante :

« Rengetsu était tout aussi capable de repousser des intrus et de maîtriser des ivrognes ennuyeux que de faire de la poésie et de procéder à la cérémonie du thé. »
(Source : bouddhismeaufeminin.org)

Pendant sa jeunesse, elle sert également au château de Kameoka où elle poursuit son apprentissage. Hélas, il lui faut bien vite retourner dans sa famille car de nombreuses épreuves l’attendent.


Une succession de tragédies personnelles


En 1807, Rengetsu rentre chez elle mais sa mère et son frère adoptif sont morts. Elle est alors mariée une première fois à l’âge de 16 ans à un jeune homme que son père avait adopté comme héritier mais cette union s’avère très vite être un véritable désastre. Son époux ruine sa famille au jeu et maltraite sa femme. Les trois enfants qu’elle a néanmoins de lui meurent peu après leur naissance. Rengetsu finit par se séparer de son époux en 1815.

Elle se remarie cependant en 1819 et trouve cette fois le bonheur et la stabilité. Ce qui ne dure hélas pas car elle se retrouve veuve en 1823 alors qu’elle est enceinte de son deuxième enfant. Elle décide alors de devenir nonne bouddhiste et de retourner vivre au temple chez son père avec ses deux enfants.  Elle prend alors le nom de Rengetsu qui signifie « Lotus lune ». C’est finalement en 1832, à l’âge de 41 ans, qu’elle se retrouve confrontée à la mort de l’homme qui l’avait adoptée et qu’elle avait aimé comme un père ainsi qu’à celle de ses deux enfants. Rengestu doit désormais trouver un moyen de donner un sens à sa vie et de surmonter ces épreuves. Et c’est en sublimant cette douleur qu’elle conquiert son indépendance.


Artiste libre et en vue


Dans son malheur, Rengetsu est désormais une femme sans attaches. De plus, le fait d’être une nonne lui octroie une certaine liberté. Elle ne peut pas demeurer au temple où elle a jusque-là vécu avec sa famille. Son nouveau lieu de résidence est le quartier d’Okazaki à Kyôto, lequel héberge de nombreux artistes. C’est tout d’abord sa poésie qui lui permet de se faire connaître : elle étudie avec certains de ses célèbres contemporains et il ne lui faut que quelques années pour que son talent soit amplement connu et reconnu.  Deux compilations de ses œuvres sont publiées vers la fin de sa vie, dont l’une est une collaboration avec son amie la poétesse Takabatake Shikibu. Cette nouvelle renommée lui attire également nombre d’admirateurs et tout un cercle commence à se former autour d’elle.

Plusieurs personnalités distinguées comptent parmi ses proches et Rengetsu s’intéresse également aux problèmes de son temps, notamment dans les domaines politiques et économiques. Ce sont en réalité ses relations, très impliquées dans ces affaires mondaines, qui la gardent informée des changements et des transformations. En effet, malgré tous ceux qui recherchent sa compagnie, Rengetsu désire avant tout une vie solitaire et préservée de l’agitation, même si elle apprécie néanmoins de côtoyer certains de ses confrères artistes. C’est pour cela qu’elle n’hésite pas à déménager, souvent plusieurs fois par an, afin de pouvoir se tenir loin des visiteurs non désirés et pouvoir goûter un peu de calme.

Il faut dire que la diversité des talents de Rengetsu force l’admiration. Elle ne se contente pas simplement d’écrire des poèmes mais développe également les compétences acquises pendant sa jeunesse. Ainsi, elle s’illustre également par son style distinct de calligraphie, lequel est caractérisé par la finesse virtuose de ses traits. Ce n’est pas tout. En effet, Rengetsu est aussi peintre et n’hésite pas à illustrer ses vers. Elle choisit le plus souvent de dépeindre des paysages, des oiseaux et des fleurs. Son travail est ainsi célébré dans des ouvrages recensant les plus grands poètes, calligraphes et peintres et de la capitale.








Quelques oeuvres de Rengetsu




Un esprit créatif et innovant


Alors qu’elle approche de la cinquantaine, Rengetsu marque le paysage artistique de son pays en se lançant dans une activité manuelle et artisanale : la poterie. Elle se tourne vers des professionnels de sa ville pour obtenir les matériaux dont elle a besoin. Là-aussi, elle apporte une touche unique à son travail car elle décore ses productions de ses propres poèmes. Ses créations rencontrent très vite un grand succès : Rengetsu est après tout déjà connue pour son talent pour les lettres. Sa féminité y contribue également car elle constitue une nouveauté dans un monde jusque-là très masculin.

La demande est telle qu’elle doit recruter des assistants afin de pouvoir tenir le rythme. Plus encore, des copies commencent à être fabriquées par ceux qui y voient une opportunité de faire du profit. La renommée des poteries de Rengetsu est telle que d’autres continuent à être produites dans le même style bien après sa mort.



Exemples de poteries réalisées par Rengetsu



Rengetsu est ainsi curieuse et s’intéresse à un grand nombre de domaines. Elle avait par exemple envisagé d’enseigner le jeu de go avant de se rétracter, craignant que des élèves masculins ne se montrent rétifs à l’idée d’apprendre d’elle. Cependant, elle a aussi su contourner les limitations de son époque et se faire une place en son propre nom. Malgré son désir de solitude, elle fait également preuve de beaucoup de compassion pour ses semblables en collectant par exemple de l’argent au profit des victimes de désastres.

C’est finalement en 1865 qu’elle s’installe près du temple Jinkô-in au nord de Kyôto afin d’y passer sa vieillesse. Elle meurt en 1875 à l’âge de 84 ans. Rengetsu maîtrisait les arts martiaux, elle était peintre, poétesse et calligraphe et a rencontré les grands de son monde, hommes d’État comme artistes. Malgré les deuils et les épreuves, elle a su se reconstruire et créer, laissant derrière elle une production incroyablement riche et diversifiée qui la classe notamment parmi les plus grands poètes japonais du XIXe siècle.


La vénérable nonne Rengetsu dans son hermitage au village de Shogo
Tomioka Tessai (1837-1924)




Pour le prochain article, qui paraîtra en septembre, nous restons à l’ère Edo mais nous remonterons dans le temps pour rencontrer la fondatrice d’une nouvelle forme théâtrale, une audacieuse prêtresse.


Quelques poèmes de Rengetsu


Trente ans après la mort de mon époux

L’évanescence de
Ce monde flottant
Je la ressens encore et toujours :
La plus grande difficulté
Est d’être celui qui reste.

Confinement hivernal au village Shigaraki

La tempête de la nuit dernière a été violente
Comme je peux le constater ce matin
À l’épaisse couverture de neige
Me levant pour allumer les copeaux de bois
Dans le village solitaire de Shigaraki

Une journée de grêle

Est-ce que le papier
Sur ma petite fenêtre de fortune
Va supporter les assauts des grêlons ?

Retraite montagneuse en hiver 

Les petits kakis du Japon séchant au-dehors
Sous les avant-toits de mon ermitage
Sont-ils en train de geler ce soir dans la tempête hivernale ?


Sources


Ecrites

GORDON-LENNOX Jeltje, Funérailles : cérémonies sur mesure, Genève, Labor et fides, coll. « Spiritualité », 2011.


Web

The Rengetsu circle, (http://rengetsucircle.com), consulté en juillet 2017.


TREACE Bonnie Myotai, « Rengetsu, la nonne poétesse », Bouddhisme au féminin, 16 janvier 2016, (http://www.bouddhismeaufeminin.org/rengetsu-la-nonne-poetesse/), consulté en juillet 2017.


Bibliographie


AMDUR Ellis,  Traditions martiales, Noisy-sur-école, Budô éditions, 2006.

BEARD, Mary R., The force of women in Japanese history, Washington, D.C, Public affairs press, 1953.

SMITH Bonnie G. et al., The Oxford encyclopedia of women in world history volume 1, Oxford, Oxford university press, 2008.

SOUYRI Pierre-François, Nouvelle histoire du Japon, Paris, Perrin, coll. « Pour l’histoire », 2010.

TURNBULL Stephen, Samurai women 1184-1877, Oxford, Osprey Publishing, 2010.

Travaux universitaires

YABUTA Yutaka, Rediscovering women in Tokugawa Japan, Edwin O.Reischauer institute of Japanese studies, Université d’Harvard, 2000.