mercredi 21 mars 2018

Tabei Junko, une femme au sommet de l'Everest

La première femme à avoir gravi l’Everest est Japonaise. Pour ce premier article de 2018 je vous propose de découvrir le parcours de Tabei Junko (1939-2016), rendant ainsi un hommage posthume à sa détermination. Je tiens également à présenter mes excuses à mes lecteurs pour ce retard dans la publication de cet article. Je me trouve actuellement au Japon depuis début mars. Maintenant je suis bien installée dans ma nouvelle vie, la parution de nouveaux articles devrait reprendre un rythme beaucoup plus régulier.

Photo de Tabei Junko (source : *)


Une enfance provinciale


Junko est née le 22 septembre 1939 dans une famille de sept enfants originaire de la province de Fukushima. Les premières années de sa vie sont néanmoins impactées par la Seconde Guerre mondiale et ses conséquences, lesquelles affectent durement le niveau de vie de sa famille. Junko est d’ailleurs souvent malade durant son enfance. Elle ne grandit pas au-delà du mètre quarante-sept.

Junko a déclaré avoir eu horreur du sport pendant son enfance. Pourtant, cet état de fait change lorsqu’elle gravit, à l’âge de 10 ans, un volcan de sa région natale lors d’une sortie scolaire. Elle s’entraîne par la suite en escaladant les collines de son village et continue de pratiquer pendant toute sa scolarité.

Elle part ensuite étudier la littérature anglaise et américaine à Tokyo en 1958, obtient son diplôme en 1962 et devient professeur. En parallèle, elle décide de rejoindre un club d’alpinisme. L’alpinisme d’après-guerre commence à s’ouvrir de plus en plus aux femmes, différents clubs créent leurs branches féminines, et ce dès 1949. Cette discipline devient un moyen pour les Japonais d’envisager de nouveaux horizons après la défaite et le traumatisme de la guerre. Cependant, la société japonaise est encore très marquée par le sexisme et les stéréotypes. La réaction des camarades masculins de Junko n’est en effet pas des plus enthousiastes. Si certains parmi les plus âgés lui expriment leur soutien, les plus jeunes au contraire sous-entendent parfois qu’elle est  simplement là dans le but de trouver un mari.

Photo de Junko prise vers 1961 (source : *)



Mener les femmes au sommet


Elle continue néanmoins de s’entraîner et développe ainsi un véritable gout pour la discipline. Elle fonde un club d’alpinisme féminin à Tokyo en 1969 (Joshi Tohan Kurabu). Entre-temps, elle s’est mariée en 1966 avec un confrère alpiniste, Tabei Masanobu, rencontré pendant l’ascension du dangereux mont Tanigawa. La mère de Junko avait émis sa désapprobation : Masanobu n’était diplômé d’aucune université. Leur fille, Noriko, est née en 1972. Son objectif s’affirme ainsi peu à peu : gravir les plus hautes montagnes de l’Himalaya avec une équipe intégralement composée de femmes, une chose sans précédent. Cependant, il lui faut composer avec plusieurs contraintes : la difficulté de prendre des congés, mais aussi le manque de fonds. À cette époque, Junko travaille en tant que rédactrice en chef dans un journal scientifique et donne en plus des leçons d’anglais et des cours de piano.

C’est en 1970 qu’elle participe sa première expédition dans l’Himalaya, sur l’Annapurna III au Népal. L’équipe est intégralement féminine, bien qu’accompagnée par des sherpas, et menée par Miyazaki Eiko. Junko persévère face aux chutes de neige et atteint le sommet le 19 mai, il fait alors si froid que la pellicule de leur appareil photo se rompt. Ce succès est désormais pour elle un point de non-retour : elle veut désormais dédier sa vie à conquérir des sommets.

Junko sur l'Everest (source : *)


L’ascension de la plus haute montagne du monde


C’est en 1975 que Junko entreprend de gravir l’Everest. Elle obtient son permis auprès du gouvernement népalais en 1973, mais doit attendre car les autorisations sont délivrées au compte-gouttes. Pour cela, elle a mis en œuvre toutes ses qualités, remplissant à toute vitesse les documents (en anglais) requis pour  mener à bien son expédition. Là encore, elle doit faire face à des contraintes d’ordre financier : il lui est en effet très difficile de convaincre des sponsors, beaucoup pensant qu’une expédition composée de femmes est immanquablement vouée à échouer. Elle s’entend dire de rester à la maison et de s’occuper de son enfant plutôt que de rêver de tels projets. Junko a plus tard évoqué cette présomption d’incompétence à laquelle elle a fait face, expliquant par exemple que les journaux de l’époque se moquaient des femmes alpinistes comme elle, montrant des photos d’elles entrain de mettre du baume à lèvres afin de les dépeindre comme incapables de se passer de maquillage, même en montagne.

Ainsi, les femmes de l’équipe doivent mettre en œuvre la majorité des préparatifs par elles-mêmes, notamment en cousant leurs propres sacs de couchage. Si certaines contributions de dernière minute leur sont apportées par le journal Yomiuri Shinbun, chacune des participantes de l’expédition a néanmoins dû débourser environ l’équivalent d’un salaire annuel moyen.

Si Junko était connue pour être une femme très endurante, une de ses camarades raconte ne l’avoir vu souffrir qu’une seule fois de mal aigu des montagnes lors d’une expédition en 1982, il convient de rappeler l’ampleur du défi qu’elle s’est lancé. L’Everest est en effet la plus haute montagne du monde et culmine à 8848 mètres. C’est le 4 mai 1975 que Tabei Junko commence son expédition accompagnée d’une équipe de 14 femmes. Très vite, elles font face aux dangers que leur réserve la montagne. Arrivées à 6500 mètres, les alpinistes sont prises dans une avalanche alors qu’elles viennent d’installer leurs tentes. Junko se retrouve bloquée la tête enfouie dans les cheveux de l’une de ses camarades, incapable de se dégager malgré ses efforts. Elle s’évanouit pendant plusieurs minutes. À son réveil, elle a la chance de constater que toutes ses équipières en ont réchappé grâce à l’intervention providentielle de sherpas.

Bien que blessée dans l’avalanche, elle est incapable de tenir debout pendant deux jours, Junko n’abandonne pas l’ascension, même si elle doit parfois ramper. Le 16 mai 1975, elle atteint le sommet qu’elle décrira comme « plus petit qu’un tatami ». Tabei Junko a réussi son objectif : elle est la première femme à avoir triomphé de l’Everest. Outre sa détermination, Junko est également connue pour être une femme presque timide, sensible et empathique et ce trait de personnalité c’est plusieurs fois exprimé au cours de son aventure. Elle s’est par exemple mise à pleurer lors de la fête dédiée au succès de leur expédition.

Junko sur le sommet de l'Everest (source : *)



Une icône pour les femmes japonaises


Cette réussite propulse Junko au rang d’icône et elle attire très vite l’attention des médias, chose qu’elle n’apprécie guère. En outre, Junko devient en quelque sorte un modèle pour les femmes japonaises dans une société qui commence à encourager les figures féminines plus actives. Si ses choix peuvent paraître en rupture avec les valeurs traditionnelles : elle part en montagne et laisse sa fille à son mari etc., Junko fait néanmoins preuve d’un certain conservatisme, elle se décrit comme une « simple femme au foyer ». Cette modestie la lie à des figures typiques de mère et d’épouse et contribue à son succès, beaucoup plus que si elle s’était présentée en rupture avec tous ces carcans. Ce n’est pas tout, si elle se définit ainsi, c’est également par ce qu’elle ne veut pas considérer sa passion comme un travail.

Junko  en pleine ascension en 1985 (source : *)


Son exploit connaît un très fort retentissement, à la fois au Japon et à l’international et de nombreuses autres femmes marchent sur ses traces dans les montagnes de l’Himalaya.  C’est par exemple le cas de la Britannique Alison Heargraves qui atteint le sommet de l’Everest seule et sans oxygène.

Junko finit néanmoins par comprendre ce qu’elle représente pour les femmes et présente l’alpinisme comme son métier, notamment lorsqu’on lui demande de remplir des formulaires où il finit par noter sa profession comme « alpiniste » au lieu du « femme au foyer » qu’elle inscrivait auparavant. Et en effet, les nombreuses activités de Junko prouvent qu’elle en a fait un choix de vie et un véritable investissement.


La conquête de nouveaux horizons


Junko s’investit en effet dans de nombreuses causes et activités sociales. En 1990, elle contribue à la création du  Himalayan Adventure Trust of Japan, qu’elle a dirigé, luttant pour la préservation des montagnes et des environnements naturels. Elle est également à l’origine de nombreux évènements, tels que des symposiums sur la défense de l’environnement montagnard, un sommet sur les femmes dans l’alpinisme en 1995…et la liste est encore longue. Elle se montre extrêmement préoccupée par l’impact croissant des activités humaines sur les montagnes, notamment l’Everest. Un autre combat lui tenant à cœur et d’encourager plus de personnes à se tourner vers l’alpinisme et à suivre leurs rêves. Elle a d’ailleurs publié plusieurs livres, narrant son histoire ainsi que les dangers dont elle a triomphé au cours de son parcours.

Tabei Junko (source : *)


Qui plus est, Junko est loin de renoncer à l’alpinisme et se lance toujours plus de nouveaux défis. Plusieurs des plus aux sommets du monde figurent également à son palmarès. Notamment le mont McKinley aux États-Unis (6194 mètres), le Kilimandjaro (5893 mètres) et bien d’autres encore, en Amérique du Sud, en Europe et en Australie. Elle brave notamment les avalanches et manque de perdre la vie en 1986 alors qu’elle se lance à l’assaut du mont Tomur en Chine. En 1992, elle devient la première femme à avoir terminé l’ascension des plus hauts sommets sur les sept continents.

Junko est motivée par le fait de se dépasser et de relever des défis, non pas par l’aspect médiatique de sa pratique. Une femme modeste, Junko apprécie le fait que l’alpinisme ne mette pas le grimpeur en compétition avec les autres mais avec lui-même, le poussant à se dépasser toujours plus En 1999, après avoir grimpé le  Pic de Pobeda au Kirghizistan, haut de  7439 mètres, ainsi que quatre des plus hautes montagnes de l’ex-URSS, elle est récompensée par l’Ordre du Léopard des Neiges, une distinction pour ceux qui ont gravi ces cinq sommets, alors qu’elle est sur le point d’atteindre ses soixante ans.

En 2012, Junko apprend qu’elle souffre d’un cancer de l’estomac. Cela ne met pas pour autant un frein à ses nombreuses activités et continue de pratiquer l’alpinisme au Japon à l’étranger. En juillet 2015, elle réalise une action particulièrement notable en amenant des jeunes gens affectés par la catastrophe du 11 mars 2011 en expédition sur le mont Fuji. Elle décède finalement le 20 octobre 2016, à l’âge de 77 ans, sans avoir jamais renoncé à ses rêves, sa passion ou ses convictions, sans avoir laissé ceux qui voulaient lui faire croire que cela était impossible la limiter.

Junko lors de son excursion au mont Fuji (source : *)


Le prochain article suivra le parcours d’une chrétienne intelligente et déterminée dans une époque de guerre et de persécutions.

Pour aller plus loin :

-Liste des sommets gravis par Tabei Junko sur son site officiel.


Bibliographie :


Livres

Kitamura Setsuko, « Introduction », dans : Tabei Junko, Rolfe Helen Y. (trad.),  Honouring high places : the mountain life of Junko Tabei, Victoria, Rocky mountain books, 2017, 376 pages.

McLoone Margo, Women Explorers of the Mountains: Nina Mazuchelli, Fanny Bullock Workman, Mary Vaux Walcott, Gertrude Benham, Junko Tabei, North Mankato, Capstone press, 1999, 48 pages.

Messner Reinhold, Boulard Claire (trad.), Femmes au sommet, Paris, Arthaud coll. « Traversée des mondes », 2011, 235 pages.

Schiot Molly, Game changers: the unsung heroines of sports history, New York, Simon & Schuster, 2016, 320 pages.

Tabei Junko, Rolfe Helen Y. (trad.),  Honouring high places : the mountain life of Junko Tabei, Victoria, Rocky mountain books, 2017, 376 pages.


Presse

Douglas Ed, « Junko Tabei obituary », The Guardian, 10 novembre 2016, Accessible depuis : https://www.theguardian.com/world/2016/nov/10/junko-tabei-obituary, consulté le 21 mars 2018.

mercredi 27 décembre 2017

Ogino Ginko, le combat d'une doctoresse

Les résultats du sondage ayant conduit à une égalité, j’ai dû procéder à un tirage au sort. Je remercie tous ceux qui ont voté. La gagnante est donc Ogino Ginko (1851-1913), première femme autorisée par l’administration de l’ère Meiji à exercer la médecine occidentale au Japon. Mue par l’altruisme, cette pionnière a fait tout au long de sa vie face à de nombreux obstacles et s’est engagée en faveur de la défense des droits des femmes.

Portrait d'Ogino Gino



 Japon moderne et femmes sous tutelle


La restauration de Meiji signe la fin de l’ère Edo. En effet, elle marque l’effondrement du régime shôgunal des Tokugawa et l’entrée sur le devant de la scène de l’empereur susnommé. L’arrivée des Américains au Japon en 1853 puis 1854, lesquels forcent ce pays jusque-là presque entièrement fermé à s’ouvrir à l’extérieur, ébranle le gouvernement des Tokugawa. Face à la faiblesse de celui-ci, certains domaines guerriers vont soutenir le retour au pouvoir de l’empereur Meiji. Suite à un coup d’état à Kyôto en janvier 1868 celui-ci marche sur Edo et l’occupe en mars, laquelle devient ainsi sa nouvelle capitale, Tôkyô.

La société de l’ère Meiji subit des transformations radicales. Premièrement le Japon s’ouvre vers l’extérieur mais c’est aussi la fin de l’âge des samouraïs dont des lois vont restreindre peu à peu les droits et les privilèges. Quant à la pratique de la médecine, une réforme de 1874 proclame que la seule médecine valable est la médecine occidentale, par rapport à la médecine chinoise d’autrefois et instaure l’obligation pour tous les docteurs actifs de se voir délivrer une habilitation officielle.

Les droits des femmes étaient déjà particulièrement limités à l’ère Edo, cependant la situation ne va pas s’arranger. Le Japon se dote peu à peu d’un arsenal législatif inspiré du droit européen. A la fin du XIXe  siècle est adopté un nouveau code civil qui entérine notamment une dégradation de la condition féminine, les femmes demeurant légalement sous la tutelle de leurs pères et époux. Pierre-François Souyri résume ainsi la situation : « «Ce code de la famille « moderne » traduit bel et bien une dégradation de la condition juridique des femmes ». De même, celles-ci sont exclues du suffrage et de la participation à la vie politique, notamment dans le cadre parlement nouvellement crée.

Cependant, l’ère Meiji voit s’élever des opposantes et des voix féminines. Autrices féministes, activistes, figures sociales, et autres militantes, femmes indépendantes exerçant leur profession…Parmi elles : Ogino Ginko, qui s’inscrit dans la longue lignée de femmes médecins qu’a connu le Japon.


Naissance d’une vocation


Ogino Ginko est la  cinquième fille d’un chef de village dans la préfecture de Saitama. De son enfance traditionnelle, rien ne la prédestine au futur qui va être le sien. Ginko se marrie pour la première fois à seize ans avec le jeune chef d’un village voisin. Or, dix-neuf ans elle se trouve malade, ayant contracté une maladie vénérienne, probablement la gonorrhée, transmise par son époux et doit rentrer chez elle. A cause de cela, Ginko devient stérile et son mariage se solde ainsi par un divorce. En 1870, la jeune femme doit passer une longue période à l’hôpital afin d’y être correctement soignée.

Elle écrit plus tard que son hospitalisation fut pour elle extrêmement traumatisante. A partir de 1873, elle se sent suffisamment forte pour parcourir par elle-même les couloirs de l’établissement et commence à réconforter les autres patientes. Comme elle, les femmes présentes déplorent le fait de devoir se soumettre à des examens effectués par des hommes. Ginko réalise alors que beaucoup de femmes préfèrent cacher leurs maladies et se laisser dépérir plutôt que de consentir à être inspectées par un docteur. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle affirme dans ses écrits postérieurs la nécessité de voir plus de doctoresses s’occuper directement des corps des femmes. Selon elle, seule une femme peut-être véritablement capable de s’occuper de ces questions là, surtout en matière de gynécologie afin de respecter la pudeur de ses patientes.

En outre, elle poursuit le récit de son expérience en évoquant son amertume face au comportement de son époux qui divorce d’elle suite à la découverte de sa stérilité. C’est de là que nait sa vocation de venir en aide à toutes ces femmes, elle se résout ainsi à ne pas abandonner, malgré son manque de moyens.


Etudiante en médecine


Ginko commence à étudier en 1875 dans une école pour femmes à Ochanomizu, à Tôkyô. Etudiante brillante, elle en sort en 1879 avec les honneurs. Cependant, cette formation de base n’est pas suffisante pour atteindre son objectif. Il lui faut ainsi s’attaquer à un bastion exclusivement masculin : Kojuin, une école de médecine privée. Seule femme dans l’établissement, Ginko a eu des difficultés à y être admise et les surmonte avec l’aide d’un éminent docteur : Ishiguro Tadanori (1845-1941). Cependant, une fois définitivement inscrite, elle se voit mise en but aux fréquentes démonstrations d’hostilité de ses camarades.

Cependant, Ginko persévère et finit par être diplômée de cette fameuse école en 1882. Reste néanmoins un problème de taille : elle doit désormais être autorisée par l’administration Meiji à exercer la médecine. Or, il lui faut pour cela passer un examen, chose qu’elle se voit refuser en tant que femme.

S’en suit ensuite une longue période de pressions et de demandes sans fléchir. Là aussi, elle bénéficie du soutien d’Ishiguro ainsi que d’un influent homme d’affaires. C’est finalement en 1884 que Ginko est autorisée à passer la première moitié de l’examen afin d’obtenir son accréditation. C’est une réussite et après avoir affronté avec succès une autre épreuve en 1885, Ginko devient la première femme officiellement autorisée à pratiquer la médecine occidentale au Japon. Elle a alors trente-cinq ans.

Ogino Ginko



Doctoresse engagée


Ginko peut désormais exercer la médecine de façon professionnelle. Elle reste dans le domaine qui lui tient à cœur : celui de la gynécologie et de l’obstétrique, prouvant que les années de lutte n’ont pas émoussé sa vocation et ouvre sa clinique à Yushima, à Tôkyô. Elle enseigne également dans une école pour femmes à partir de 1889.

Qui plus est, sa victoire génère un véritable phénomène d’émulation et de jeunes doctoresses vont se lancer dans ses pas. En outre, Ginko s’engage dans un certain nombre de causes sociales, particulièrement en faveur des droits des femmes. Convertie au christianisme, elle rejoint des cercles féminins chrétiens et lutte notamment en faveur de l’abolition de la prostitution. Les droits politiques des femmes lui tiennent également particulièrement à cœur. En octobre 1890, elle s’associe par exemple avec un groupe de femmes éduquées, membres de la classe moyennes naissante et ayant des liens avec des élites masculines, pour adresser une pétition à partis politiques afin de contester l’interdiction faîte aux femmes d’être présentes lors des assemblées parlementaires. Cette pétition est notamment publiée dans plusieurs journaux.

Si Ginko est si proche des milieux chrétiens, c’est aussi par ce qu’elle a rencontré son deuxième époux : Shikata Shizen, lui aussi chrétien, un homme qu’elle a cette fois choisi et avec lequel elle se marie en 1890 contre l’avis de ses proches.


Des femmes médecins pour l’avenir


Ginko écrit aussi des articles afin d’exprimer sa pensée et de défendre le droits de femmes à pratiquer la médecine. Elle écrit ainsi en 1893 un article intitulé « Le passé et le futur des doctoresses au Japon », publié dans le journal chrétien Jogaku Zasshi. Son texte est en accord avec la ligne éditoriale de ce dernier dont le but est en effet d’inciter les hommes à revoir leurs préjugés sur les femmes et également de promouvoir l’accès à l’éducation pour ces dernières. Le premier numéro propose par exemple une illustration de l’impératrice Jingû (aurait régné de 201 à 269 dans la chronologie traditionnelle) se préparant à envahir la Corée, liant les préoccupations actuelles avec des exemples illustres du passé. Ginko fait en réalité partie de la rédaction de la revue depuis 1890 où elle rédige notamment quelques publications sur la santé et l’hygiène.

L’article de Ginko se place dans cette lignée. En effet, elle y légitime sa position en soulignant être parfaitement consciente du fait de ne pas être la première doctoresse au Japon, considérant la nécessité d’apprendre du passé. Dressant une histoire des doctoresses nippones, elle part de la cour impériale de Nara (entre 710 et 794)  où des femmes médecins, joi, exerçaient déjà leur profession. Celles-ci étaient des servantes de la maison impériale, âgées entre 15 et 25 ans, qui apprenaient pendant sept ans la maïeutique, l’acuponcture ainsi que la moxibustion (une technique impliquant de stimuler des points d’acuponcture par la chaleur) et comment panser les blessures. Tout ces savoirs leurs étaient généralement transmis de manière pratique et orale. Ces doctoresses de cour disparaissent néanmoins des registres après l’ère Muromachi (qui s’achève en 1573).

Ginko se sert de ces exemples pour souligner que bien des femmes avant elle ont pratiqué la médecine, même si cela c’est souvent fait de manière occultée, elle déclare ainsi que bien des docteurs ont bénéficié de l’aide de leurs femmes ou filles. Elle prône ainsi la nécessité de permettre à plus de femmes de devenir doctoresses et de pouvoir accéder à l’éducation adéquate, en effet, elles seront selon elle mieux à même de s’occuper de leurs patientes et celles-ci se sentiront sans doute plus à l’aise en étant examinées par des femmes. Se basant sur sa propre histoire, elle revendique notamment la création d’universités privées pour les femmes afin que celles-ci puissent se préparer correctement aux examens qui leur permettront d’exercer la médecine. Il faut attendre 1900 pour que s’ouvre enfin une école de médecine dédiée aux femmes.

Sa pensée se base néanmoins sur une division essencialiste des rôles entre hommes et femmes. Aux hommes la guerre à l’extérieur, aux femmes le fait de renforcer la nation à l’intérieur des frontières, notamment en devenant médecins du fait de l’urgence et de la nécessité de voir plus d’entre elles se lancer dans cette profession.


Voyage vers le Nord


Pourtant, alors qu’elle est au sommet de sa carrière Ginko accepte, deux ans après la publication de son article, de suivre son mari tout au Nord du Japon, à Hokkaïdo, où celui-ci souhaite bâtir une communauté chrétienne utopique. Même si sa renommée s’en retrouve éclipsée, elle continue néanmoins de pratiquer et de dispenser des soins, fidèle à sa vocation. Cependant, l’existence qu’elle y mène est difficile.

Pendant cette période, Ginko ouvre une clinique spécialisée en gynécologie et en pédiatrie et donne également aux femmes des conseils d’hygiène et sur la manière de soigner les blessures. Après la mort de son époux Ginko retourne à Tokyo en 1908 où elle continue d’exercer son métier de médecin en dirigeant un hôpital jusqu’à sa mort en 1913.

La tombe d'Ogino Ginko (*)


Ainsi, il faut retenir d’elle sa ténacité et sa détermination forgées dans l’épreuve, l’ayant poussée à relever un grand défi et surtout à ouvrir la voie à d’autres femmes médecins comme elle. En outre, Ogina Ginko n’a pas oublié d’où elle venait ni ce qu’elle avait traversé et est ainsi resté une grande défenseuse de la cause féminine.

Le prochain article portera, pour remercier tous ceux qui avaient voté pour elle, sur Tabei Junko : la première femme à gravir l’Everest.



Sources

« Ogino Ginko », Mujeres que hacen la historia, 22 janvier 2010, (https://mujeresquehacenlahistoria.blogspot.fr/2010/01/siglo-xix-ginko-ogino.html), consulté en décembre 2017.

« Ogino Ginko, modern Japanese figures », National Diet library,  2013, (http://www.ndl.go.jp/portrait/e/datas/43.html?cat=170), consulté en décembre 2017.


Bibliographie


ANDERSON Marnie, A place in public : women’s rights in Meiji Japan, Harvard, Harvard University press, 2011.

HENSHALL Kenneth, Historical dictionnary of Japan to 1945, Lanham, Scarecrow press, 2013.

NAKAMURA Ellen, “Ogino Ginko's Vision: ‘The Past and Future of Women Doctors in Japan’ (1893)” U.S.-Japan Women's Journal, no. 34, 2008, p. 3–18.


SOUYRI Pierre-François, Nouvelle histoire du Japon, Paris, Perrin, coll. « Pour l’histoire », 2010.


WINDSOR Laura, Women in medecine : an encyclopedia, Santa Barbara, ABC-Clio, 2002.